Sortie de mon premier roman : L’araignée et les volets de bois

L'envol (tome 2) - chapitre 24

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Chapitre 24


Il versa les derniers décilitres d’eau dans la théière. Sa retraite dans le désert touchait à sa fin. Ici, il était impensable d’envisager une journée sans boire.

Il chantonnait tout en alimentant le feu pour la dernière fois. Son septième jour.

La nuit s’achevait, mais il était déjà debout. Il avait pris l’habitude de composer avec la chaleur qui, à certains moments de la journée, le forçait à se cloîtrer au fond de la grotte.

Et il profitait des rares moments de relative fraîcheur pour s’activer. Sept jours, déjà. A ne rien faire d’autre que l’essentiel ; en apparence.

Mais, pour Chris, derrière cette succession d’actes anodins, répétitifs, il y avait le sentiment d’avoir construit quelque chose. Il avait vécu avec le minimum et il savait que ce minimum représentait tout ce que possédaient beaucoup de personnes dans le monde.

Comme elles, il s’était astreint à économiser l’eau, la nourriture, à ne pas faire fonctionner le feu plus que nécessaire. Il s’était peu à peu habitué au silence, à la solitude. Il avait appris à observer la vie, quelques gerboises qui, à la nuit tombée, partaient en quête de nourriture, des scarabées, qui dessinaient de belles arabesques avec leurs pattes fines. Il avait ressenti ce sentiment de vulnérabilité avec lequel il lui avait fallu composer, quand la nuit s’installait. Il avait passé des heures à noyer son regard dans les étoiles, à observer le désert, à noter les changements qui s’opéraient en fonction de l’avancement de la journée, à laisser son esprit vagabonder. Il pensait que son accordéon serait un compagnon au quotidien, mais, à sa grande surprise, il l’avait laissé dans son sac.

Aujourd’hui, à l’aube naissante, il se saisit de son petit instrument, caressa le bois d’érable, glissa avec émotion sa main gauche sous la sangle, tira avec délicatesse sur le soufflet qui se réveilla dans son doux craquement caractéristique. Il resta un moment sans bouger tout en faisant glisser ses doigts sur les boutons de nacre. Il avait l’impression de retrouver son Stelvio après une très longue séparation.

Il quitta la grotte et grimpa sur le rocher qui lui faisait face. Le soleil n’allait pas tarder à apparaître à l’horizon. Les premiers sons arrivèrent, presque inaudibles, comme un chuchotement. Il se retint encore quelques instants de tirer plus fort sur le soufflet ; les sons semblaient surgir du bloc rocheux et disparaissaient aussitôt dans l’étendue de sable ocre.

Enfin, l’air de « La roulotte » sembla s’arracher du sol, chaotique, puis s’installa, crescendo, au milieu des rochers blancs. La musique investissait l’endroit ; le silence n’avait plus droit de cité.

 

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Il vérifia une dernière fois que les sangles étaient bien tendues, les bagages solidement arrimés. Il ferma les yeux avant d’appuyer sur le bouton du démarreur pour mieux entendre le vrombissement du V-twin.

Il actionna le sélecteur, la moto eut un bref sursaut ; il ouvrit doucement les gaz, passa au ralenti devant cette grotte qui avait failli être témoin de sa disparition et l’avait vu renaître, regarda le foyer éteint, seule trace visible de son passage.

Seconde. La moto prit un peu de vitesse.

Troisième. « Son » rocher devint de plus en plus petit dans son rétroviseur. Une page, énorme, de sa vie venait d’être tournée.

Il retrouva la petite route et se dirigea vers le nord. Il roulait sur un filet de gaz, les sens en éveil, heureux de retrouver des signes de vie, des hommes et femmes travaillant dans un champ avec leur cheval attelé à une charrette, un troupeau de chèvres, quelques palmiers ça et là.

Il s'arrêta devant le café du premier village traversé. Il eut quelques difficultés à prononcer ses premiers mots depuis longtemps à l’homme qui lui servit le thé. Il comprit qu’il revenait d'un très grand voyage. Il souriait, dans un état de béatitude extrême.

Il avait rarement éprouvé une telle joie intérieure et il avait envie de la partager. Alors, il alla chercher le jeu de dominos sur le comptoir et proposa à l’homme assis à la table voisine une partie. Ce dernier se leva et vint le rejoindre.

Quand il arriva dans son village, la nuit était tombée depuis longtemps. Aujourd’hui, il s’était laissé porter par ses envies, et la partie de dominos avait duré, ainsi que le repas qui avait suivi.

Il bifurqua sur la gauche, et emprunta le sentier. Son Scrambler eut un peu de mal à trouver sa trace dans cette partie sablonneuse. Sa petite maison l’attendait, et il s’arrêta à quelques mètres, le pinceau du phare dirigé vers la porte bleue.

Il coupa le contact et descendit de sa moto. Il était sur le point de retirer son casque quand il remarqua un détail : une flamme dansait sous le verre de la lampe à pétrole, au dessus de l'entrée.


Avant son départ, il avait confié la garde de sa maison à Azid pendant son absence. Ce dernier, pressentant son retour, avait sûrement voulu l’accueillir de cette manière.

Ce geste le touchait, et il correspondait tant à la gentillesse des Egyptiens. Il en était de ses pensées sur le sens de l’hospitalité arabe quand, soudain, le visage souriant de Maud apparut dans l’entrebâillement de la porte.