Préambule

 

Il était le trublion, le fou du roi, celui qui aimait ne pas suivre le même chemin que les autres.

J’aimais sa verve, son humour, parfois décapant.

J’imaginais bien que la vie à ses côtés ne devait pas être un long fleuve tranquille, mais ses écrits ne me laissaient jamais indifférents.

Et, il y eut ce jour fatidique où il annonça aux lecteurs de Moto Journal qu’il avait décidé de faire un bout de route au guidon de sa petite moto.

Puis, une photo en noir et blanc le montrant dans les rues de Marseille sur sa Yamaha 80 GT.

A partir de ce jour, j’ai attendu, trois années durant, les nouvelles de ce voyageur atypique qui envoyait ses extraits de carnet de route à Moto Journal.

La Carte postale d’un bout du monde était la première rubrique que je m’empressais de lire, et de relire, souvent, tant Fred me faisait rêver lorsqu’il racontait avec son humour si personnel, sa grande humanité, ses rencontres, ses impressions de voyage

Ses écrits de voyage étaient toujours surprenants, touchants, vivants. Sans m’en rendre compte, ils alimentaient mes envies futures de voyage.

Un an après sa mort, dans le pays d’origine de son père, le Vietnam, où il s’était arrêté lors de son dernier grand voyage, je réalise à quel point ce personnage m’a accompagné dans mes envies sans cesse renouvelées de départ au guidon d’un deux roues.

J'ai, affiché depuis de nombreuses années dans mon bureau, une phrase, d'origine coranique, qu'il faisait sienne: " Ne marche pas orgueilleusement sur la terre car tu ne saurais ni la fendre en deux ni égaler la hauteur de ses montagnes ".

Salut Fred.

 

 

 

 

 

 

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J'ai longtemps vécu au chaud dans mon village natal, qui, même à quatorze kilomètres de Paris, était en ce temps-là à l'autre bout du monde.

Paris nous était Byzance...


Enfant, comme la plupart, je en voyageais jamais seul. Protégé par le cocon familial, je ne sentais pas les distances. L'automobile paternelle, nid familial compact avec Papa, Maman, frères, chat et bagages accompagnés, était notre bastion. Nous faisions ensemble semblant de nous mouvoir, mais en fait c'est l'étranger qui se mouvait vers nous. Non que nous le méprisions, mais le fait d'être en bloc nous donnait la certitude que rien ne nous empêcherait d'être de retour à l'heure ...

Ce bastion s'écroula un jour, lorsqu'un foutu enfant de Marie trouva malin de graffiter sur le panneau "Paris 14 km", qui était l'une des fiertés de notre commune et de la nationale 14 réunies, "Ougadougou, 7241 km".


Dis, Papa, c'est vrai que la rue de Paris va à Ougadougou?


Ce que mon père m'expliqua cette nuit là, assis comme un jurisconsulte sur son lit, main gauche, l'index gardant la page du Fleuve Noir dont mon incursion avait interrompu la lecture, posée sur le dessus du cosy, main droite frottant par moments, comme pour mieux exciter la pensée, sa joue hérissée d'une barbe rêche au baiser, avec un bruit de barbe-à-papa, m'a trois cent mille fois plus impressionné que la révélation des mystères du sexe, laquelle me fut faite, blague à part, par la bande...

Oui, au fond, elle y va: quand tu vas à l'école, en sortant de la maison, il faut que tu tournes à droite, puis à gauche, puis à droite, puis tout droit dans la rue de la station, puis à gauche après chez Madame Large, tout droit et à droite Si tu fais autre chose, tu peux te retrouver n'importe où... En fait, de la maison, il y a des routes qui mènent à Ougadougou, à Moscou, partout...


- Et si je vais toujours tout droit?


- Si tu vas toujours tout droit, tu fais le tour de la terre et tu reviens à la maison, mais tu arrives par derrière, par le garage; mais on ne peut pas aller tout droit.


- Pourquoi?


- Parce qu'il y a toujours des obstacles à contourner.


Oh, Papa! Qu'as-tu dit?


Et merde alors, j'aurais eu un père comme ton beauf' qui m'aurait dit en bon chrétien "la rue de Paris s'arrête porte de la Chapelle", tout ça ne serait probablement jamais arrivé...