Dans mon entourage, beaucoup semblent très réticents à l’idée d’entamer un voyage en solitaire. Pourtant, l’expérience que j’ai pu acquérir m’a montré que, outre une grande intensité, il n’est pas source d’ennui et de solitude, bien au contraire. C’est ce que j’ai pu vivre en ce mois de mai 2026 en retrouvant avec beaucoup de plaisir ce beau pays, porte d’entrée du continent africain.

La journée s’étire. Je roule à 1000 mètres d’altitude environ. Je ne regrette pas mon choix décidé au moment du petit déjeuner à Larache en consultant ma fidèle carte Michelin. Le parcours semblait me promettre une journée plaisante et c’est le cas. Les couleurs chaudes de cette fin d’après-midi m’inspirent et je m’arrête pour profiter de la vue sur le troupeau de moutons et chèvres qui déambulent tranquillement. Au loin, j’aperçois le berger qui vient à ma rencontre. La parole est rare devant la barrière de la langue mais il n’y en a pas besoin pour partager avec lui mes noix de Dordogne que j’ai sorti de ma sacoche pour calmer ma faim.
L’homme me fait alors comprendre qu’il m’invite pour boire le thé. Où ? D’un signe de la main, il m’indique la direction et s’en va à travers les prés. Je démarre ma moto et trouve un sentier qui m’emmène jusqu’à sa modeste maison. Sa fille est là, avec ses quelques mots de français. Berbère comme beaucoup de Marocains. Thé, gâteaux, et un pain arrivent sur un plateau. J’ai le sentiment d’être un invité de marque tant je sens l’envie de bien me recevoir. Nous échangeons difficilement quelques propos mais cela n’est pas un obstacle au plaisir d’être ensemble. Une heure précieuse pour bien débuter mon séjour au Maroc.
Alors qu’ils me raccompagnent à ma moto pour nos adieux, j’ouvre ma sacoche et sort mon accordéon. Un air irlandais interprété par un Français du sud-ouest sur un territoire berbère, quoi de mieux pour remercier mes hôtes de leur hospitalité en toute simplicité. Quelques photos immortalisent le moment et, miracle du modernisme qui réussit à s’introduire dans les endroits les plus reculés, la jeune Nezha me confirme posséder une adresse mail. Les deux n’auront pas l’amertume de ne pas avoir le résultat de ces clichés. Je repars le coeur léger et arrive à la nuit tombante à Khénifra. Peu m’importe, c’est l’avantage des voyages où l’improvisation est maîtresse. Aucune réservation préalable, ce n’est qu’en arrivant que je me préoccupe de chercher (et trouver!) un endroit où dormir. J’ai depuis longtemps appris que ce n’était pas un souci dans ce pays.
Comme me l’a justement dit le jeune Mohamed sur sa Royal Enfield Hymalayan 450 rencontré aujourd’hui près de Oulmès, « ici, c’est le pays de la simplicité ». Effectivement, c’est ce que je ressens à chaque visite de cette terre nord africaine, il y a aura toujours une solution au problème rencontré. Je trouve aisément un petit hôtel et m’en vais chercher de quoi manger. Un minuscule stand et ses quelques tables me fait de l’oeil avec les deux marmites dans lesquelles mijotent la soupe. Une harrira et une bissara ; ce sera mon repas du soir, trois soupes accompagnées à chaque fois par quelques dattes. Alors que je les déguste, je me dis que mon voyage démarre sous les meilleurs auspices.









Je pénètre dans Agouti alors que la pluie menace de s’abattre. Je suis impatient. Toute la journée, j’avais ce petit village de montagne en ligne de mire. Il y a deux ans, j’avais passé ici une nuit inoubliable dans le modeste gîte de Fatima qui m’avait très chaleureusement reçu. Dans une de mes sacoches, il y a une photo d’elle dans un cadre en bois que j’ai l’intention de lui offrir. La déception est à la hauteur de mes attentes car sa maison est fermée. Alors que je me suis mis à l’abri de la violente averse qui a fini par éclater, un homme passe à pied. C’est Omar, son voisin qui m’informe de l’absence de Fatima pour quelques jours. Je lui remets la photo qu’il lui donnera à son retour. J’ai vite appris que l’on est jamais très longtemps seul dans ce pays ; c’est encore le cas aujourd’hui et je me retrouve à discuter avec Ali qui possède lui aussi un petit gîte juste à coté. Plus tard, je fais la connaissance d’une sympathique famille des Pyrénées Orientales et d’un couple de Bretons avec lesquels une conversation animée et intéressante va s’engager. A défaut de Fatima, c’est Zacharian, ce jeune garçon muet que je revois le jour suivant. Son extrême gentillesse m’avait touché lors de mon étape à l’oasis de Fint et j’espérais de tout coeur le revoir pour lui offrir sa photo sous cadre. Il est toujours présent ; nul besoin de paroles, son regard et son large sourire suffisent à me remplir de joie.


















Il est bientôt quinze heures et mon estomac me fait quelques petits signes d’impatience.Il serait peut-être temps de manger ! C’est l’avantage des voyages en solitaire, on se laisse juste guider par ses envies du moment en oubliant souvent l’heure du repas. C’est mon cas en tout cas ! Alors que je parcours au ralenti la rue principale de la petite ville de Skoura, je repère la façade d’un restaurant; le plus modeste et le moins attirant. Je gare la moto devant et demande au propriétaire ce qu’il peut me proposer. Une omelette berbère, me dit-il. J’aurais dû m’en douter avec tous les œufs placés devant lui…
Vingt minutes plus tard, dans un plat à tajines, mon omelette très appétissante mais aussi très goûteuse me fait dire que j’ai fait le bon choix. Abstraction faite de l’hygiène, ces petits bouis-bouis ne m’ont jamais déçu. Comme si la modestie du lieu y était inversement proportionnelle à l’accueil qui m’y est réservé à chaque fois. Dans ces endroits, j’ai l’impression de m’imprégner du pays et j’adore ces moments de restauration. Aujourd’hui, je remarque une nouvelle fois un usage local, la théière est accompagnée non pas d’un mais de deux petits verres. Pour quel autre usage que de partager son thé ? Aujourd’hui, ce sera avec un clochard qui s’est assis un peu plus loin sur le trottoir à qui je propose la boisson chaude.

Camping La boussole. Ce panneau à l’entrée de la ville de Mhamid, cul de sac dans le sud du pays, me fait de l’oeil. Avec un nom pareil, voilà un endroit où j’ai envie de passer la nuit. Car je suis parti « nu ». Pas de guide du routard avec moi et aucun programme établi avant le départ. Je me laisse porter par les circonstances avec chaque jour une vague idée de la prochaine étape. J’aime cet espace de liberté que cela m’offre. Le camping est situé à la sortie de Mhamid face à une immense étendue désertique.
Je m’adresse à l’homme qui m’accueille. « J’ai un sac de couchage mais pas de tente, est-ce que vous avez un endroit pour dormir ? ». Ce sera le toit terrasse de la maison après m’avoir donné un matelas. J’y passerai la plus belle nuit de mon voyage avec les étoiles comme plafond et sous la bonne garde d’une magnifique pleine lune. J’entame la discussion avec Martine qui dirige ce camping. Cette Française est arrivée il y a plus de trois ans … et elle est restée. Après trente années derrière le volant de son camion à sillonner les routes, elle semble avoir trouvé un nouveau souffle dans ce camping impeccablement tenu.
Ce voyage est placé sous le signe des rencontres avec les gens du pays mais aussi avec celles et ceux qui, comme moi, aiment parcourir le Maroc. Elle est roumaine, lui est allemand, voyageant à bord de leur fourgon aménagé, et nous parlons longuement sur la terrasse alors que le soleil décline. Le lendemain, Mamadou, le potier de Tamegroute, m’invite à boire le thé en compagnie de ses deux enfants. Il me raconte son amour du métier. Avantage de mes encombrantes sacoches, j’ai de l’espace disponible et repars avec quelques tasses d’un très beau vert.





















El Jadida est une cité fortifiée, édifiée par les Portugais au début du XVIᵉ siècle et nommée Mazagan. J’y étais passé il y a bien longtemps, en 1997, et j’avais envie de revoir cette ville portuaire… et aussi de manger du poisson. Comme d’habitude, j’ai fait abstraction de l’apparence et j’ai opté pour ce stand avec quelques tables en lieu et place du restaurant devant lequel j’étais passé un peu plus tôt. Ici, on se lave les mains avant et après le repas car il n’y a pas de couverts. Je choisis les petites soles et je déguste ma dizaine de savoureux poissons pour la modique somme de 20 dirhams ( 2 euros!).
A la nuit tombée, je quitte ma chambre d’hôtel. J’aime les atmosphères du petit matin mais aussi celle des fins de journée avant la pause nocturne. Je déambule paisiblement dans les ruelles de la cité quand j’entends le doux son du oud. Il me guide jusqu’à cette petite boutique sur le point de fermer devant laquelle un homme semble être en communion avec son instrument. Près de lui, un jeune l’accompagne au tambourin. Je reste un peu à l’écart sous le charme. Les sonorités orientales m’enveloppent. Le musicien me fait signe de m’asseoir sur le tabouret près de lui. Je suis fasciné par son jeu subtil, admirant le fabuleux travail de ses doigts sur les cordes de l’instrument.
Son jeune compagnon parle un peu le français et il m’explique que l’homme est maître en musique. Je n’en doute pas un instant tant je le sens habité par la musique. Je lui parle de Mounir Bachir, exceptionnel joueur irakien de oud dont j’avais les cassettes il y a bien longtemps. Bouchaib s’interrompt un instant alors que l’appel à la prière de la mosquée proche envahit le quartier. Puis il m’offre un merveilleux cadeau, un morceau composé par ce très grand musicien. Je voudrais que ce moment ne s’arrête pas.








Larache. Cette paisible ville de bord de mer est devenue ma porte d’entrée et de sortie du pays. Je l’ai adoptée et j’y retrouve avec plaisir le personnel de l’hôtel España et l’atmosphère du lieu chargé d’histoire. Ma botte a eu un coup de fatigue hier et je rends visite au cordonnier dont la minuscule échoppe est située dans la médina. L’échange verbal est difficile car il ne parle pas français mais l’état lamentable de la fermeture éclair de ma botte et le doigt déchiré de mon gant sont assez parlants. Je le vois réfléchir, sortir son briquet (!), approcher la flamme de la fermeture éclair. Un coup d’oeil à la pendule accrochée derrière lui sur le mur. Il me fait comprendre avec les doigts que je peux revenir dans deux heures.
A mon retour, il me montre, non sans une certaine fierté, le résultat de son travail. Une fermeture éclair fonctionnant comme au premier jour et mon gant réparé. Impossible de savoir ce qu’il a réellement fait, la réparation gardera donc une part de mystère. Le prix demandé est beaucoup plus réel. 30 dirhams ! Je lui laisse 50 dirhams en le remerciant du service rapide rendu. Je vais fêter ça dans le petit resto un peu plus loin. C’est la troisième fois que je viens, Mohamed me reconnaît et me sourit. Pour choisir mon plat, c’est simple, il soulève le couvercle de la marmite et y plonge la louche pour me montrer ce qu’il cuisine. Et c’est bon. Et vraiment pas cher !











Mon voyage tire à sa fin. Demain, je prendrai la direction de Ceuta, enclave espagnole où je prendrai le ferry pour traverser le détroit de Gibraltar. J’ai adoré sillonner ce très beau pays en me laissant porter par mes envies. Des montagnes de l’Atlas au étendues désertiques, j’ai réussi à découvrir des endroits où je n’avais jamais posé les pneus de ma moto malgré mes onze séjours précédents. J’ai en tête toutes les rencontres qui furent le ciment de mon périple, qui l’ont magnifié.
Il y a eu celles dont je parle dans mon récit, mais ce ne furent pas les seules. Je pense à Bouchra, de Tafraoute dont l’histoire de sa vie m’a ému, Abdel et Hamza et leur projet de réouverture d'un gîte de montagne, Saïd, le vendeur de jus d'oranges fraîchement pressées, Aziz et son restaurant, Saïd, le jeune motard en QJ Motor qui m'a aidé à trouver mon chemin. Ce qui caractérise les habitants de ce pays, c’est la chaleur humaine, la gentillesse, le souci de l’autre. Il est impossible de se sentir seul au Maroc. Rien d’étonnant donc que je songe déjà à y revenir avant de l’avoir quitté !









