Une journée marocaine, en 1988.

Il y avait eu la traversée mouvementée dans une mer remuante ; ensuite les formalités sans fin à la douane de Nador.

Puis l’attente interminable devant le guichet en bois derrière lequel « s’affairait » l’homme en uniforme. De temps en temps, ce dernier, imperméable à l’effervescence, à l’énervement plutôt qui régnait devant lui, fermait la petite fenêtre à hauteur de ses yeux, sans fournir d’explication.



Le sol était boueux, et ses bottes avaient pris une teinte marron du plus mauvais effet. La faim le tenaillait, mais il n’osait pas s’éloigner et, en fait, il ne le pouvait pas vraiment, pressé de toutes parts par cette foule compacte qui trépignait devant ce bâtiment délabré du poste frontière.

L’atmosphère était pesante, électrique par moment, avec des hommes qui haussaient le ton devant les exigences des douaniers . Il ne comprenait pas l’arabe, mais les invectives étaient suffisamment fortes pour être comprises.

Ça et là, des hommes rodaient ; il jetait régulièrement un coup d’œil vers sa moto, craignant pour ses bagages. Cet endroit le mettait mal à l’aise ; il y régnait une atmosphère particulière avec, d’un côté ces douaniers et policiers autoritaires et ces personnes qu’il soupçonnait de petits trafics. Et, au milieu, des personnes dans l’attente d’un coup de tampon salvateur leur permettant de rentrer dans ce pays qui semblait se refuser à elles.

La petite fenêtre de bois s’ouvrit enfin ; Il attendit, stoïque, que l’homme lève les yeux de son travail et daigne enfin le regarder. Il se surprit, malgré tout, à sourire, face à cette situation ; le comportement de ces fonctionnaires, si sûrs de leur pouvoir, lui paraissait tellement enfantin.

Enfin, le douanier sembla s’apercevoir de la présence de son passeport ; il s’en saisit, l’examina attentivement pour bien montrer l’importance de l’acte qu’il était en train de réaliser, s’empara d’ un tampon, souleva son bras d’un geste savamment calculé et écrasa le tampon sur une page vierge en faisant vibrer le bureau métallique.

Enfin, il franchit la dernière porte de ce parcours infernal après trois heures de formalités.


Il oublia bien vite l’extrême tension qui l’avait habité. Il savourait ce moment si particulier où l’on découvre, pas à pas, un pays. Il roulait doucement pour mieux apprécier l’instant, balayant du regard la route qui défilait sous ses yeux. Son corps vibrait ; il foulait le sol africain. La circulation automobile anarchique le mettait dans l’ambiance. Il s’amusait de la vision de ces voitures surchargées, pétaradantes et fumantes ; il aimait observer les ânes omniprésents et leur chargement impressionnant ; les minarets des mosquées, les maisons et leur toit en terrasse, blanchies à la chaux, les tenues vestimentaires des passants.

La route qu’il emprunta ne présentait aucun charme.

En d’autres circonstances, il l’aurait même trouvée plutôt lugubre, avec son ruban de goudron fatigué et son aspect rectiligne engendrant la monotonie. De larges bas côtés lui permettaient de se ranger à l’approche des rares véhicules qu’il croisait.

Cette ligne droite interminable traversait un plateau minéral dans lequel apparaissaient, ça et là, en s’excusant presque, des arbres dénudés. Le ciel gris renforçait l’atmosphère triste qui émanait de l’endroit.

Pourtant, il n’aurait donné sa place pour rien au monde.

Bien calé sur sa selle, il regarda le réservoir blanc de sa petite moto, si gros qu’il lui cachait presque le compteur de vitesse. Ce dernier était calé sur le chiffre 80 ; il n’avait pas envie de rouler plus vite.

Dans son dos, il sentait les deux gros sacs de voyage qui lui servaient de dossier.

Lorsqu’il jetait un œil dans ses rétroviseurs, il apercevait ses deux jerricans d’eau et d’essence arrimés sur les côtés de la moto et, derrière eux, le pneu de rechange accroché tout à l’arrière.

Il appréciait les traversées des rares villages, qui rompaient la monotonie de la route. Sur un filet de gaz, il observait la vie autour de lui, les scènes qui lui rappelaient, si besoin était, qu’il foulait le sol africain.

Son estomac criait famine, mais il poursuivit son chemin, insensible aux supplications de son corps. Il craignait de rompre ce tressaillement de bonheur qui l’envahissait.

A sa gauche, il y avait, à quelques kilomètres, la frontière algérienne qu’il longeait depuis plus d’une heure maintenant. Il roulait sur une plateau aride, croisait de plus en plus rarement une voiture, apercevait parfois un jeune berger et son troupeau de chèvres ; ce dernier répondait toujours à son signe de la main et le regardait longuement s’éloigner.

La journée tirait à sa fin, mais il n’envisageait pas de s’arrêter. Pour tout dire, il ne savait plus trop ce qu’il désirait vraiment, à part se laisser bercer par le ronronnement de son moteur et imprégner par cet environnement minéral. Juste une envie de rouler, sans but précis, avec une douce chaleur intérieure comme compagne de route.

La nuit arriva brutalement, et un froid vif l’accompagna. Son petit phare peinait à lui montrer le chemin, mais le ciel avait renvoyé les nuages et les étoiles s’installaient en ordre dispersé.

Maintenant, il se sentait libre. Devant lui, plusieurs semaines de voyage se profilaient. Pourtant, une force intérieure le poussait à rouler, comme si sa vie en dépendait. Etait-ce la perspective des régions désertiques qui l’attendaient, de l’autre côté de cette ligne imaginaire qui séparait le Maroc de l’Algérie ? Ou plutôt ce besoin de s’immerger dans ce voyage naissant, en se dirigeant vers cet horizon , qui l’attirait comme un aimant, sur cette route déserte ?

Il s’arrêta, laissa le moteur tourner au ralenti. Le phare tremblotait sous les vibrations du monocylindre.

Il s’adossa contre un rocher, regarda longuement les étoiles.

Au loin, il aperçut une lueur annonçant l’arrivée prochaine dans un village. Avec la perspective d’un endroit pour dormir.

Mais, il enfourcha sa petite moto et s’engagea sur un chemin pierreux.

Il installa sa tente et s’engouffra dans la douce chaleur de son sac de couchage.


Pour sa première nuit au Maroc, il il avait besoin de ce moment de solitude, en communion avec cette terre qui l’accueillait.

Il savait que, dès demain, il irait à la rencontre des habitants du pays et que son voyage commencerait vraiment .

Il s’endormit, le cœur léger.