Honda Africa Twin CRF 1000 DCT: elle joue sa partition en 21 pouces

 

Vendredi 15 janvier 2016. Le wagon amorce un léger dandinement au passage des aiguillages avec un bruit métallique qui me parvient atténué dans le compartiment. Ce n’est pas mon habitude de prendre le train. Mais, aujourd’hui est une journée à part ; je vais à la rencontre d’une moto qui se fait désirer depuis des années.

Elle fait l’objet, depuis plusieurs mois, d’une présentation allant crescendo de la part de Honda. D’abord quelques photos, puis des films savamment orchestrés, enfin des essais presse en Afrique du Sud.

Mais, pour le simple motard comme moi, il fallait attendre la présentation officielle prévue le 16 janvier 2015 chez les concessionnaires. Pour patienter, j’avais dévoré tous les essais, même ceux rédigés en langue anglaise, ce qui démontrait ma motivation !

Jeudi dernier, alors que je discutais avec Philippe des deux journées de présentation prévues la semaine suivante pour les concessionnaires, dans la région de Barcelone, il me proposa de le retrouver à Toulouse, où il me confiera les clefs de l’Africa Twin qu’il devait remonter jusqu’à Tarbes. Je crois que mon cœur a pris quelques battements de plus illico presto ! « Il faudra juste que tu arrives à la concession pour 19 heures car je veux faire une petite présentation de la moto à quelques clients après la fermeture du magasin ».

Dès le retour à la maison, je m’étais précipité sur la carte Michelin. Pas question de faire un Toulouse-Tarbes par la route principale. J’aurais quelques heures devant moi, autant en profiter pour rallonger le parcours.  L’idée de se rapprocher des Pyrénées est une tendance naturelle chez moi. Je n’avais plus qu’à espérer une météo clémente.

 

Le train a ralenti, la gare est proche. Je suis excité au plus haut point. Cette moto me fait saliver depuis des mois et, dans deux heures, je devrais en même temps la découvrir pour la première fois et partir dans la foulée à son guidon. Cela faisait très longtemps que je n’avais pas ressenti une telle émotion avant d’enfourcher une nouvelle moto.

Je rejoins la station de métro. Je me sens un peu décalé en me promenant avec l’équipement de moto sur moi. C’est d’ailleurs l’occasion de tester en conditions pédestres mes toutes nouvelles bottes de motos ; elles ont remplacé mes fidèles Soubirac que j’ai enfin osé lâcher après 23 années de bons et loyaux services.

Coup de téléphone de Philippe qui m’annonce une arrivée vers 14 heures au lieu de 13 heures. Sa phrase « Quant à la moto, je ne te dis rien » a l’art de me mettre un peu plus l’eau à la bouche !

J’arrive à la concession Sagaz au moment de sa fermeture. Deux Honda Africa Twin sont enfermées dans leur carcasse métallique de transport, une grise et une blanche, bleue et rouge, la plus belle teinte pour moi. Je suis frappé par la finesse de la moto.

 

 

Un peu plus loin dans la cour, trois Africa Twin 750 attendent l'arrivée de leur petite soeur.

Je m’en vais patienter et me réchauffer par la même occasion dans le restaurant voisin avant d’affronter ce début d’hiver tardif.

Alors que je commence à faire les cent pas dans la concession, Philippe m’appelle de nouveau. Il est 14H30. « Je suis à Carcassonne. Nous avons eu un vent terrible sur l’autoroute. J’arriverai en retard ». Je comprends que mon itinéraire va devoir subir quelques coupes sombres.

15H45. Enfin ! Je vois Philippe arriver. Il retire son  casque, un brin marqué. Les deux jours espagnols et le retour ont laissé quelques traces sur son visage. La moto commence déjà à avoir un look de baroudeuse après la journée tout-terrain organisée par Honda France. C’était plutôt intensif !

 

 

 

Quinze minutes plus tard, je m’installe aux commandes.

La moto est très fine à l’entrejambes et je pose les pieds aussi aisément que sur ma Transalp, avec mes 1,74 m. Il faut préciser que Philippe, plus petit que moi, a mis la selle en position basse. Un coup de démarreur. Un beau rugissement sort du pot d’échappement. Je me mets en position automatique et pénètre sur le périphérique un peu surchargé. Je me sens bien installé, dans une position naturelle. La poignée de gaz est d’une extrême douceur. Je me faufile dans la circulation, sur un filet de gaz. Pour l’instant, l’heure n’est pas à essayer vraiment la moto, il faut juste qu’elle me sorte de ce flot de voitures de plus en plus important en cette fin de semaine. Grâce aux rétroviseurs efficaces, au moteur vif et à la maniabilité de la moto, je me sors sans problème de cet exercice peu réjouissant.

Je rejoins enfin la route d’Auterive. J’ai assez vite abandonné le mode automatique et je me régale avec les deux gâchettes au guidon. Je trouve que la boîte s’est encore améliorée, encore plus fluide et silencieuse. Le moteur est bien rempli et je me retrouve à plusieurs reprises à 140-150 km/h sans coup férir lors d’un dépassement. Quelques ronds-points révèlent un train avant volontaire mais pas vif, le résultat du mélange d’une roue de 21 pouces avec une certaine inertie contrebalancée par un pneu étroit. Pour ma part, j’aime beaucoup.

La route est un peu trop droite à mon goût mais dans les quelques courbes abordées rapidement, la moto affiche une tenue de cap très rassurante.

A Auterive, je bifurque sur la droite. Enfin une route déserte ! Et des virages ! Je suis sous le charme de ce moteur. Il reprend bien dès 2000 tours/minute et montre un enthousiasme certain. Le bruit très plaisant participe à ce sentiment de bien-être. Un twin très réussi. J’ai encore le souvenir des premières réactions sur le forum Transalpage devant l’abandon du V-twin. Tout juste si certains n’avaient pas accusé Honda de crime de lèse majesté ! Qu’ils soient rassurés, ce moteur est un petit bijou.

Ce qui est étonnant, c’est ce sentiment d’être aux commandes d’une moto de cylindrée inférieure.

Cela devient encore plus flagrant quand j’emprunte une route sinueuse, étroite et bosselée. Les suspensions montrent aussitôt leurs qualités en effaçant les obstacles, la moto change de trajectoire d’un coup de guidon. Je parcours une trentaine de kilomètres sur cette route vicinale déserte et vallonnée et je ne me pose plus de questions sur cette Africa Twin. Je me sens juste bien, elle obéit au doigt et à l’œil, le moteur répond en souplesse ou avec vigueur suivant ce que je lui commande avec mon poignet droit, la boîte réagit au quart de tour d’une pichenette de l’index ou du pouce, sans le moindre à-coup, la fourche plonge sur les freinages un peu plus appuyés, mais très raisonnablement et, de toute façon, j’aime bien  ce petit mouvement vers l’avant.

Et je retrouve avec joie ce ressenti si particulier que l’on a avec un train avant de trail, provoqué par cette roue de 21 pouces, ces jantes à rayons plus souples et ces suspensions à grands débattements. Cela donne un toucher de route incomparable.

J’ai le sentiment que les constructeurs sont allés trop loin dans la recherche de l’efficacité à tout prix. Cela a donné de trails munis de roues de 19 pouces, puis de 17 pouces, en abandonnant les rayons par la même occasion. Je reconnais avoir été moi-même favorablement impressionné par la vivacité accrue du train avant. J’avais ressenti cela lors de l’essai de la Transalp 700 et l’effet était encore plus prononcé avec la NCX 700. Le retour à la Transalp 600 il y a 18 mois après sept années d’absence m’a permis de renouer avec ce plaisir si particulier généré par un train avant de véritable trail.

Car, si ces nouvelles motos qui n’ont de trail que le nom ont gagné en rigueur du comportement, elles ont perdu ce qui faisait le charme des anciens trails, ce ressenti si particulier que l’on a à leur guidon en sentant la fourche effacer les inégalités de la route, le sentiment de sécurité que cela génère. Au guidon de ma quatrième Transalp, j’ai retrouvé cette envie d’aller à la découverte des petites routes, celles qui se terminent parfois par un chemin car je sais que je ne vais pas me retrouver en difficulté. Un trou dans la chaussée vu au dernier moment ? Je me soulève simplement de la selle et je laisse la moto absorber le choc. La direction ne réagit pas sèchement, tout est filtré.

Bien sûr, comme l’ont signalé certains journalistes au guidon de la dernière Africa Twin, un pneu étroit de 21 pouces n’offrira pas la même rigueur en conduite sportive mais, justement, a-t-on vraiment besoin d’un comportement digne d’une sportive sur un trail. N’a-t-on pas voulu trop s’approcher de la perfection en oubliant par là-même la nature originelle de cette catégorie de motos ? Car, qui, en dehors de pilotes aguerris, exploite vraiment les possibilités des motos modernes avec leur train avant scotché à la route, avec des pneus au profil sportif capables de prendre des angles impressionnants. Pas grand monde, assurément. Mais, parallèlement, combien sont gênés par une réaction trop brutale de la direction sur une route défoncée ? Combien, dans les mêmes circonstances, rendent la main, pour ne pas être trop chahutés et par crainte de ne plus trop maîtriser leur monture ? Une majorité, d’après moi. Depuis 18 mois et 29 000 kilomètres au guidon de ma dernière Transalp, j’ai renoué avec cette manière si particulière qu’un trail a d’emmener son pilote. A son bord, je me sens parfois tel le marin sur son bateau qui affronte avec souplesse les éléments parfois capricieux de la mer. La route qu’il trace n’est parfois pas totalement rectiligne, mais c’est pour mieux faire corps avec ces éléments justement. Sur ma moto, tout ce qui ressemble a de la rigidité a été bannie. Et c’est sûrement pour cela que me sens si proche d’elle ; car elle est restée à mon niveau. Lorsque je la pousse un peu dans ses derniers retranchements, elle me le fait comprendre par ses réactions. Elle me parle dans ces moments-là.

 

Voilà la réflexion que je me fais alors que je hausse un peu le rythme, sans vraiment m’en rendre compte tant cela est facile avec cette Africa Twin. Car je retrouve chez la dernière née de chez Honda cette même « philosophie » dans le comportement mais avec des qualités d’un tout autre niveau tant en ce qui concerne le châssis que le freinage ou les suspensions. Quant au moteur, je vais éviter de comparer pour ne pas froisser Miss Transalp….

 

 

Après un court arrêt photos, j’abandonne le mode manuel et je teste le mode D qui, jusqu’à présent, m’a laissé sur ma faim sur la NCX 700 ou 750 car il passait les vitesses à des régimes trop bas. Sur l’Africa Twin, le progrès est indéniable. Je le trouve mieux équilibré, plus « à l’écoute » du pilote. C’est étrange d’écrire cela mais c’est ce que j’ai ressenti. Par exemple, dans ce virage en descente qui se referme, j’ai l’impression qu’il lit dans mes pensées en restant sur le quatrième rapport. A plusieurs reprises,  je remarque qu’il garde le rapport inférieur, adapté à mon rythme un peu plus soutenu. Et, lors de la traversée du village suivant, il retrouve cette faculté à laisser le moteur ronronner à bas régime.

 

Je retrouve une route moins tortueuse et prend la direction du Mas d’Azil. Mais, l’horloge au tableau de bord me rappelle à l’ordre. Il est 17H15 et une vingtaine de personnes est invitée à la concession à 19 heures.

Un demi-tour s’impose. C’est l’occasion de voir que la manœuvre s’effectue très facilement. A cette très basse vitesse, je dirais que je sens un tout petit plus le poids que sur ma Transalp, mais la différence est minime. La route est belle, bordée par des platanes, avec de belles courbes. Sans donner l’impression de forcer, le bicylindre tracte l’ensemble avec brio. Une réussite ! Seul problème, bien protégé derrière la bulle très efficace, je roule sans m’en rendre compte à des vitesses un peu trop élevées. J’ai régulièrement vu le chiffre 150 s’afficher sur le tableau de bord. Tiens, parlons-en de ce dernier. C’est bien la première fois que j’aime un tableau sans aiguilles. J’apprécie son intégration derrière la tête de fourche. Sa disposition à la verticale me plait beaucoup et il est lisible, hormis le compte-tours trop petit.

J’ai un flash soudain dans la tête. J’ai devant les yeux le tableau de bord et le réservoir maculés de traces de boue et je me revois sur une route égyptienne,  iranienne ou marocaine. Car, si  cette Africa Twin est une bonne moto, et même beaucoup plus que cela, elle a cette qualité de donner envie. Depuis que je l’ai vu en photo ou en film, elle n’a fait que renforcer ma tendance naturelle à prendre la route, et, aujourd’hui, alors que je suis à son guidon, elle parvient à me faire croire l’espace d’un instant que je suis en train d’entamer un long voyage et non en train de rejoindre la concession de Tarbes. Une véritable surdouée, je vous dis !

 

La nuit s’installe et le tableau de bord prend une teinte bleutée très agréable à l’œil. L’heure tourne et je n’ai pas le choix. Il me faut terminer ce trop court essai. Tu m’entends, Philippe, j’étais en train de parler de ce TROP COURT ESSAI! Peut-être me faudra-t-il une bonne révision avant d’arriver à tout apprendre sur cette moto….

Je m’engage donc sur l’autoroute. Le moteur se stabilise à 4500 tours/minute, à 145 km/h environ. A cette allure, la bulle continue à faire son office et je me sens bien protégé derrière elle, sans bruits parasites dans le casque. Le thermomètre indique 7 degrés puis descend progressivement à 3 degrés. Au même moment, la neige fait son apparition ! J’appréhende le réputé plateau de Lannemezan, véritable aimant à neige, mais, heureusement la pluie prend le relais.

Je quitte l’autoroute après avoir apprécié l’excellente stabilité dans les dernières grandes courbes avant Tarbes, malgré la présence des deux sacoches.

Visibilité réduite, route glissante, je traverse Tarbes en roue libre. La moto permet cela tant elle est douce.

En fait elle a au moins deux visages, cette Africa Twin. Elle aime jouer avec son moteur si joyeux et sa partie cycle, reine de l’improvisation, mais elle aime aussi faire patte de velours quand le besoin s’en fait sentir.

Voilà en tout cas ce qu’elle a réussi à me dire lors cette trop brève rencontre. Elle est faite pour moi. Comme le disent nos amis québécois, je suis tombé en amour !

J’arrive devant la concession et rentre directement dans le magasin. Il est 18H50, les invités sont là. Philippe m’interroge sur mes impressions alors que, pieds et mains gelés, je retire mon casque. Un mot me vient alors à l’esprit pour décrire ces 200 kilomètres et je dis simplement : « Fabuleux ! ».

 

Il est une heure du matin. Je viens de terminer mon petit texte, avec une impression d'inachevé. J'ai conscience du privilège que m'a offert Philippe en me laissant le guidon de cette moto la veille de sa présentation officielle et, parallèlement, je voudrais être encore en train de rouler dessus tant elle m'a promis de très belles choses au cours de ces trois courtes heures. Je voudrais pouvoir apprécier plus longtemps et plus profondément ce que je n'ai pu qu'effleurer. Car, il est évident que cette Africa Twin dernière génération est une totale réussite.