Japon

Shizuoka, dimanche

 

Au Japon... On est au Japon... Ça fait déjà trois jours et je ne me suis pas encore fait à l'idée. Pourtant, quand je regarde par la fenêtre de l'hôtel, je vois des boutiques tout ce qu'il y a de japonaises, avec des enseignes en japonais dans le texte, et, sur le pont là-bas au bout de la rue, je vois, tous les quarts d'heures, passer le Shinkansen, le train tout profilé blanc et bleu qui ramone à deux cents à l'heure.

 

Evidemment, il ne passe pas à deux cents ici, vu qu'il s'arrête à Shizuoka. Disons que quand il n'est pas arrêté sa vitesse de croisière est de 200 à l'heure. Je relis ce que je vous ai écrit de Calcutta, je parlais d'un choc, c'est vrai qu'on a eu un choc, le premier : les prix ! ! !

 

On est donc arrivé vers onze heures du soir à Tokyo, Petit Prince, Puce et moi. Vu qu'il n'était pas question de dédouaner Puce à cette heure-là, on s'est mis en quête d'un coin pour dormir.

 

Seulement, l'aéroport de Narita est à soixante-dix bornes du centre de Tokyo ! Habitués à l'Inde, pour cause, on s'est enquis du prix d'un taxi. Ça commençait bien : tarif minimum douze mille Yen, deux cent quarante Balles ! ! ! Le bus direct, deux mille trois cents Yen, etc.

 

En plus, il faut compter une heure et demie pour arriver au centre ville. Le plus sage paraissait de rester à Narita pour dédouaner Puce le lendemain matin. On est donc allé au bureau de tourisme, pour demander une place dans l'hôtel le moins cher de Narita. OK, nous a dit le réceptionniste, Narita Airport Guest House.

 

Il s'est mis à remplir le bordereau de réservation, j'ai respiré, because dans beaucoup de pays, les « guest houses » sont des machins pas chers. On m'a tendu le bordereau « voilà, neuf mille Yen ». J'ai fait gloups, 180 Balles pour l'hôtel le moins cher même à proximité d'un aéroport, ça commençait dur dur.

 

Faut dire que la « guest house » n'était pas à proprement parler un nid à cafards. Salle de bains avec de l'eau chaude, (si !) et qui marche, télé en couleurs avec une douzaine de chaînes, et qui marche aussi, téléphone d'où l'on peut appeler en direct tout le Japon et l'international (0051), un grand pucier confortable à souhait, mais 180 Balles, soit trois-cent soixante Roupies indiennes, cinq cents Roupies népalaises, l'angoisse ! Fini le tiers-monde, on entre dans un pays où les services sont chers.

 

 

Par contre on était fasciné par notre chambre : y'a plein de trucs qu'on tripote pour voir à quoi ça sert, tout a l'air neuf, tout est propre, et tout marche. C'est ça le plus fou, tant sur le continent indien on s'était habitué à ce que rien ne marche, jusqu'aux choses les plus simples : dans notre piaule de Kathmandu, par exemple, au delà des lumières, de la plomberie, de la robinetterie, du ventilateur qui sont des sources de pannes chroniques, ça allait jusqu'au porte-savon incorporé à notre lavabo fabriqué en Inde qui était incapable d'empêcher de glisser un morceau de savon quelque soit sa forme ou sa taille.

 

Sur le sub-continent indien, quelque chose qui marche est une exception, une source de surprise. Alors, Petit Prince et moi n'en finissons pas d'essayer des trucs et d'être surpris qu'ils marchent.

 

On n'en finit pas de tout regarder, surtout les machines : des machines pour tout : des machines à rouler, bagnoles de style américain, taxis jaunes et rouges, tous beaux et pleins de lumière, après les caisses indiennes, toutes semblables, ayant l'air toutes vieilles même quand elles sont neuves, choc !

 

Cyclomoteurs utilitaires innombrables, souvent pilotés par des mecs costard cratouze attaché case, apparemment ici ce n'est pas une honte de circuler sur un 50 ce, motos, bien sûr, mais moins nombreuses que je le pensais.

 

Ce qui m'a scié le plus est le nombre de minis Yam, et de mini-motos en général. Version tout terrain, version route, version café-racer, on roule mini tant qu'on peut. Voilà des gens de goût !

 

Machines pour tout. Machines à boisson, coca, orange, citron, café froid ou chaud, thé, bière, saké, vitamines A, vitamines B, vitamine C, sortez vos pièces de cent Yen, cloquez-les, et ça descend dans un grand bruit d'avalanche.

 

Machines à clopes, machines à jouets, machines à capotes, machines à dire la bonne aventure, machines à sous « Space Invader », le jeu qui fait fureur au Japon, machines à journaux, machines, machines, machines.

 

On n'en finissait pas de les dénombrer et de voir ce qui en sortait, plats froids, soupe chaude, journal du soir ou raton laveur. Tant qu'on y était, on aurait vu une machine à vendre des motos qu'on n'aurait pas été plus étonné que ça.

 

Il a fallu bouffer. Vu l'heure, on n'avait guère d'autre choix que le restau de l'hôtel, on s'est de nouveau heurté aux prix. Dix sept Balles le plat de spaghetti, même avec la sauce bolognaise, ça donnait à réfléchir. On a mis long temps à composer un menu qui ne nous laisse pas sur la paille.

 

Pour sûr, ça va être dur, c'est à un pays riche que l'on s'attaque, fini de se foutre du prix des plats parce que de toutes façons ça n'est pas cher pour nous. Fini de rigoler avec le tiers monde, parce que le tiers monde, ici, c'est nous...

 

Le lendemain matin, on est allé à la douane pour aller libérer la Puce. Les douaniers de l'aéroport n'en sont pas revenus. Quoi ? Vous êtes arrivés avec une moto ? Une moto japonaise ? De Calcutta ? Vous avez payé combien pour la faire emmener ici ? Mais... vous savez que pour ce prix, ici vous pouviez presque en acheter une neuve ? Ah, c'est votre moto... So, so, so...

 

Ils se sont mis à trois à feuilleter le manuel en trois tomes du parfait petit douanier, pendant que l'on sirotait, Petit Prince et moi, le soda qu'ils nous avaient offert. Après le soda, on a eu du thé, la valse des petits bouquins continuait.

 

A la fin, l'un des tabellions a ameuté les autres : il avait trouvé la marche à suivre ! Le chef s'est excusé en rougissant comme une jeune mariée : excusez-nous, mais, vous savez, c'est la première fois que quelqu'un arrive ici avec son véhicule, alors... on n'a pas l'habitude !

 

En fait il fallait aller à l'Automobile Club du Japon pour faire certifier le carnet de passages en douanes de Puce, puis revenir avec le formulaire numéro V1000, alors on pourrait obtenir la « custom clearance » et prendre possession de la Puce.

 

Je suis donc allé à l'automobile club, près de Tokyo Tower, la Tour Eiffel du coin, en train et métro. C'est ainsi que j'ai découvert l'horreur que pouvait constituer le fait d'être illettré. Ben oui, mon pote, illettré. Non, c'est pas vrai, tu ne peux pas savoir, non que tu sois spécialement plus gland que les autres, mais simplement parce que tu viens de lire ce que j'écris.

 

Illettré, non, tu peux pas savoir. Quand tu te trouves à la cambrousse ou dans le désert de Gobi, ça doit aller. Mais dans une grande ville, dans un lieu conçu pour ceux qui savent lire, oh, mec !!!

 

Le jap, tu dois savoir, ça s'écrit avec des tas de petits dessins tous plus compliqués les uns que les autres, et le Japon est une île, donc un pays qui a sur le plan physique, si j'ose dire, peu de contacts avec le monde extérieur. Mis à part les endroits très fréquentés par les rares étrangers, c'est partout écrit avec les fameux petits dessins.

 

Illettré... pour acheter le billet de train, regarder pendant cinq minutes une machine pleine de boutons, quarante-quatre sur celle là, sur lequel faut-il que j'appuie ?

 

Illettré... pour aller à la station Machincaca Sébézé ou j'sais pus quoi, faut-y que je prenne le couloir de gauche ousqu'y a marqué un petit bateau, une fenêtre et un petit bonhomme assis, ou çui là avec un pendu, deux yeux qui pleurent avec un grand nez, et deux T, un à l'envers et un à l'endroit ?

 

Illettré... la sortie, c'est le panneau vert avec plein de machins marqués dessus ou le rouge avec plein de trucs ?

 

Illettré !!! Demander, toujours demander, se faire guider par la main comme un aveugle, heureusement, les Japs ont l'air super kool, super serviables, parce que sinon, maintenant encore, je serais en train de tourner en rond dans un couloir de métro, à me battre avec des petits bonshommes avec une queue, des verres renversés, des pendus (le pendu, en jap, ça se lit « Hara ») et des petits bateaux.

 

Ça, il va falloir que je m'y fasse : ici, je suis illettré, et pas mèche pour en sortir : l'Arabe, c'est quelques jours d'attention, les caractères arabes ne sont pas les mêmes que les nôtres, ils ont souvent des formes différentes selon leur position initiale, médiale ou finale dans un mot, on a tendance à ne pas écrire les voyelles brèves (bof, il n'y en a que trois) mais il n'y a pas plus de caractères que dans notre alphabet latin.

 

Le japonais, autre affaire : il doit falloir, si on ne m'a pas raconté de salades connaître deux à trois mille caractères ou combinaisons pour commencer à lire le courrier des débutants. Pas d'espoir. Je suis illettré ici, et je le resterai jusqu'à mon départ. Sensation nouvelle, sinon agréable...

 

Le lendemain, je suis retourné à la douane, et j'ai eu ma « custom clearance », c'est-à-dire que j'ai été autorisé à importer ma moto japonaise au Japon. C'était pas fini, il a fallu s'assurer, depuis la Syrie je roulais sans assurance. Là-bas ça aurait eu l'air d'un gadget de luxe...

 

Ça a été dur... Une demi-journée. On m'a dit que les marchands de moto pouvaient fournir des assurances, je suis allé chez le concessionnaire Yamaha-Honda de Narita, de toutes façons j'avais des tas de bricoles à acheter pour la Puce : un phare standard japonais, oh, merveille, avec dix watts de moins qu'un européen blanc acheté en Suisse, il éclaire trois fois mieux, quant à le comparer avec le jaune français que j'avais au début, boaaah...

 

De la graisse, un casque petit format pour Petit Prince, introuvable au Népal ou en Inde, une seconde clé de 17, bref bien des choses. Le concessionnaire parlait un ou deux mots d'anglais, mais vraiment pas plus. Tant que ca a été des morceaux de moto, des vis de 5 pas ISO ou des rondelles Belleville, pas de probloque : j'ai assez traîné dans les magasins ou ateliers de moto pour savoir où l'on range d'habitude les choses, c'est international. Il a suffi de courir comme une puce d'un bout à l'autre du magasin, sous l'œil amusé du proprio, pour faire le stock complet.

 

Assurance, ça a été plus dur à expliquer : en fin de compte, il a fallu que M. Yamahonda passe un coup de grelot à un des copains qui parlait un peu plus anglais pour qu'on se mette au diapason. Essayez un peu d'expliquer « assurance » par gestes ! ! !

 

Chez Yamahonda, on ne pouvait pas m'assurer, because ma plaque d'immatriculation française. De toutes façons, je crois que même avec le pote au téléphone, on s'est mal compris. On m'a fait emmener en voiture devant une chouette truc style temple grec avec des banderoles pleines de petits bateaux, de pendus, de réchauds à gaz avec trois pieds -bref vous savez le japonais aussi bien que moi, maintenant- en me faisant signe « c'est là ».

 

Je me suis dit que les compagnies d'assurances japonaises avaient de bathes chouettes sièges sociaux avec une architecture folklo et tout, je suis entré, ou je ne m'y connais pas, ou c'était un temple ou quèque chose du même tonneau. Y'avait eu maldonne, je crois. Certes la protection d'un dieu est sans doute la meilleure assurance imaginable, mais ce qu'il y a est que les dieux aussi puissants et magnanimes qu'ils soient vous donnent rarement une attestation susceptible d'être montrée aux autorités.

 

Après avoir essayé de trouver un passant anglophone, je suis allé dans une librairie acheter un dictionnaire anglais/japonais, et je montrais à la cantonnade le drôle de salamalec écrit là dedans en face du mot « Insurance ». Bien longtemps après, on m'a fait trouver.

 

Après un long coup de téléphone au siège central de la compagnie (une plaque étrangère est aussi rare ici qu'un ours polaire dans le Hidjaz) ma Puce s'est retrouvée assurée, pour un an, pas de contrat temporaire.

 

J'étais mort de trouille au moment de la note, vu les prix effrayants en vigueur à peu près pour tout, eh ben non : cent dix Balles pour un an, cinq fois moins cher que ce que je payais pour la Puce à Paris. Ça y était, on pouvait aller chercher la Puce et prendre la route, le lendemain matin, c'est-à-dire hier... Autant le dire tout de suite, ça n'a pas été tout seul...

 

Custom clearance, assurance, on était en règle. Je suis retourné à la douane prendre la Puce, que j'ai poussée jusqu'à la pompe à essence la plus proche. Mon premier choc de motard au Japon a été là : le plein complet de mon réservoir totalement à sec cause règlements de transports aériens m'a coûté 611 Yen.

 

Oui, d'accord, ça fait douze francs et vingt-deux centimes, mais faut pas compter comme ça : après l'hôtel à 180 Balles la nuit, le plat de spaghetti à dix-sept balles et tous les prix démoniaques que j'avais payés jusqu'ici, ça m'a paru donné, dérisoire.

 

Ici, l'essence n'est pas chère. Sensation exactement contraire de celle que j'éprouvais en Inde. Autre monde...

 

Hier matin, on s'est donc mis en route très tôt, Petit Prince. Puce et moi, direction Hammamatsu, là où se trouve l'usine qui a vu naître ma Puce. A peu près quatre-cents bornes, on comptait y être à l'aise dans la soirée, en partant à cinq heures du matin. Ho là là, on ne savait pas à quoi on s'attaquait...

 

Partant de l'aéroport, on a pris l'express-way, qui rallie Narita à Tokyo proprement dit. à soixante ou soixante-dix bornes de là. Pendant les trente ou quarante premières bornes, tout a été OK : on a l'habitude de rouler à gauche, après quatre mois d'Inde et de Népal.

 

Au second péage (Oh ! ! les prix des péages, affolants !) on s'est fait virer de l'expressway pour cause, si j'ai bien compris, de cylindrée insuffisante.

 

Ça a été un désastre, parce que d'une part, l'expressway va direct de Narita à Tokyo, et que d'autre part ses panneaux sont inscrits en japonais bien sûr, mais aussi en caractères européens. On s'est donc d'un coup retrouvé dans une zone style proche banlieue de Paris, avec des coins, des recoins et des sens interdits dans tous les sens, et des panneaux indicateurs qu'on était infoutu de lire...

 

Diabolique... Ca a été diabolique. Imaginez-vous radiner pour la première fois dans la banlieue de Paris, de Lyon ou de Marseille, ne sachant ni parler, ni lire. On a roulé au compas, vers ce qui logiquement devait être Tokyo.

 

Après, comment allait-on faire pour trouver la route d'Hammamatsu ? Après avoir roulé je ne sais combien de temps, nous être arrêtés je ne sais combien de fois pour agiter les bras dans tous les sens sourcils levés, en demandant « Tokyo ??? » on a fini par arriver quelque part dans Tokyo.

 

Seulement, vu que nous ne savions même pas où nous étions, trouver la route d'Hammamatsu. ..

 

On a demandé à deux ou trois passants, mais on devait mal s'expliquer, ils nous disaient des tas de trucs en japonais qui ne nous apprenaient pas grand'chose. Le troisième nous a amenés chez un marchand d'accessoires auto, qui a sorti tous les plans, guides, atlas et mappemondes qu'il avait en stock, puis, après une longue réflexion, nous a amenés à la « Police Box », c'est-à-dire chez les flics.

 

Là, ils se sont longuement concertés puis nous ont dessiné un plan super-détaillé en couleur et en relief, pour nous indiquer la route à suivre. Le plan a bien marché au début, puis on s'est reperdu.

 

On s'est retrouvé devant une gare, où l'on a trouvé un oiseau rare : un japonais qui parlait couramment anglais ! C'est tout simple, nous a-t-il dit, il faut suivre tout du long la « Route No 1 ». Elle va à Hammamatsu. On a trouvé, en moins d'une demi-heure, la Route No 1, on s'est cru sorti de l'auberge. Point du tout ! Ça ne faisait que commencer...

 

Bon Dieu... La route n° 1... Je crois que je n'oublierai jamais... Après la panique du faubourg sans fin avant d'arriver à Tokyo, les innombrables arrêts pour demander si Tokyo était bien là, les innombrables arrêts aux feux rouges, les innombrables sens interdits à éviter pour aller on ne sait où, j'étais déjà pompé.

 

Que voulez-vous, depuis Athènes il y a... oh, merde ! Il y a huit mois, on n'avait pas circulé, Puce et moi, dans une grande ville comme chez  nous, avec plein de sens interdits, plein de feux rouges et plein de bagnoles.

 

Des bagnoles, ici, il y en a... c'est pas croyable. Heureusement pour les gnaces à deux roues, très nombreux, surtout les cycloteux, les automobilistes japonais ne sont vraiment pas chiens : ils laissent toujours, vraiment toujours, suffisamment d'espace à gauche (n'oubliez pas, ici comme en Inde et au Népal, on roule à gauche) pour que les deux roues doublent quand ça se traîne ou remontent la file quand c'est bloqué.

 

Tout de même, n'ayant plus l'habitude de la ville, j'étais mort. Quand on a trouvé la route n° 1, on s'est arrêté pour bouffer. Il était onze heures et demie. En six heures et demie, on avait dû faire... soixante à quatre-vingts bornes de notre itinéraire, mais combien en réalité ? Ça restera éternellement un mystère...

 

On a bouffé une soupe aux nouilles vite fait sur le gaz, et on a attaqué la route n° 1. J'avais une hâte : sortir de la ville pour pouvoir rouler pépère, relax, le nez au vent, quitter cette putain de ville, qui après des mois de tiers monde, me flanquait la trouille.

 

J'imaginais la route n° 1 comme la Nationale 7, une fois sorti de la banlieue de Paris, avec une moto pas trop rapide, c'est assez pépère. Bon Dieu de Bon Dieu, quand c'est qu'on sort de c'te banlieue ??? Je me suis posé la question pendant des heures et des heures.

 

Pour une bien bonne raison, on est resté en ville pendant plus de deux cents bornes.

 

Le Japon n'est pas un pays, c'est une ville. En suivant la fameuse route n° 1, vous partez de Tokyo, vous arrivez dans les faubourgs de Tokyo, vous entrez dans les faubourgs de la ville suivante, puis dans la ville elle-même, puis dans les faubourgs de l'autre côté de la ville, puis les faubourgs de la ville d'après, puis... ça n'arrête pas.

 

La route n° 1, on l'a perdue au moins cent fois, parce qu'ici, d'une part, on ne peut pas lire les panneaux sauf quand, et c'est rare, ils sont aussi écrits en caractères latins, et d'autre part parce que la signalisation n'est pas fichue comme chez nous : quand la route va tourner, vous avez une petite flèche discrète sur le panneau bleu qui l'indique.

 

Au carrefour, par contre, il n'y a souvent rien, On s'est perdu, perdu, perdu, comme des pilotes d'enduro quand la pluie et le vent ont arraché les flèches du parcours, et on n'en finissait pas de ne pas sortir de la ville.

 

Quand on en est sorti, pas pour longtemps, on a abordé la montagne. Il commençait à faire sombre. C'était chouette, plus de feux rouges tous les 500 mètres (je n'exagère pas) pour sûr il faisait presque nuit, pour sûr, il y avait du brouillard dans la montagne et il faisait frais, Petit Prince râlait un peu, mais c'était chouette d'avoir un peu de route avec autre chose que des immeubles autour.

 

Il y avait aussi pas mal de motos avec armes et bagages, des motards en week-end, de toutes les cylindrées, depuis les Puces comme la mienne jusqu'aux Harley, toutes deux étonnamment nombreuses.

 

On se saluait, on se faisait des signes. Petit Prince a discuté pendant une demi-heure par signes avec une 125 qui nous suivait, sûr que c'était chouette.

 

Seulement, plus on grimpait dans la montagne et plus il y avait de brouillard. On reconnaissait les panneaux de notre route au fait qu'ils sont bleus, au bout d'un certain temps, on a commencé à s'inquiéter de ne plus voir de panneaux bleus. On était perdu dans la montagne.

 

Avec ces panneaux qu'on ne pouvait pas lire, ce putain de brouillard, on n'était pas sorti de l'auberge. On était arrêté au bord de la route à se gratter la tête, un automobileux... pardon, un automobiliste s'est arrêté pour nous demander, en anglais s'il vous plaît, s'il pouvait nous aider.

 

On était vraiment paumé. Le gars a mis une demi-plombe à nous trouver un itinéraire pas trop brouillardeux, donc pas trop en altitude, pas trop difficile à trouver, pas trop... En fin de compte, pour être sûr qu'on ne se repaume pas, il nous a accompagnés jusqu'à l'endroit où l'on ne pouvait plus se tromper.

 

A partir de là il suffisait de suivre les panneaux avec un petit bateau à deux mâts, une fenêtre avec trois vitres en un bonhomme agenouillé, pour retrouver notre route. Je cite ce mec là parce que là, on était vraiment paumé, que Petit Prince avait froid, mais le nombre de gars qui ont passé du temps à essayer de nous expliquer le chemin, à nous dessiner des plans (je dois à l'aise en avoir une douzaine dans mes poches), vous savez qu'ils sont chouettes, ces Japs...

 

Sorti de la montagne, on est arrivé ici à Shizuoka. Il était dix heures du soir, ça faisait donc 17 heures qu'on roulait et l'on avait fait, sur le plan de l'itinéraire, à peu près 300 kilomètres...

 

On a cassé la dalle dans un restauroute, et un mec rencontré là a téléphoné à tous les hôtels du coin pour nous trouver une chambre à un prix abordable, 4 800 Yen, 96 Balles. Pas cher pour le Japon...

 

L'usine Yamaha où nous sommes invités est fermée le dimanche et le lundi. On est donc resté ici, à Shizuoka. On est encore sous le choc du Japon.

 

Trop de différences entre l'Inde et ici, on n'arrive pas à assimiler ça si vite. La foule, les bagnoles partout, les feux rouges partout, cette chiée langue qu'on ne peut pas lire, tous ces mecs qui se cassent le tronc pour vous aider, le Japon en pleine poire après l'Inde, c'est trop, ça je l'avais prévu avant de partir de Calcutta.

 

Petit Prince, fort de ses huit ans, encaisse bien mieux que moi. Pour lui, passer de l'Inde au Japon est comme passer d'un jeu à l'autre : les règles changent, mais c'est toujours jouer.

 

C'est lui qui a raison : au fond, on joue. Seulement, je prends le jeu trop au sérieux. Aujourd'hui et demain, on se repose. Lundi, on a soixante-dix bornes à faire pour aller à Hammamatsu, je veux que la Puce revoie la ville ou elle est née. Après, on va essayer de voir, de sentir, de toucher le Japon. Ça ne va pas être trop facile, je crois...

 

 

 

Hammamatsu, Jeudi 

C'est dur, dur... Je commence à paniquer un peu. Quelle galère de débarquer dans l'un des pays les plus chers du monde avec un enfant à charge et trois cents Dollars en poche.

 

Demain matin on va prendre la route de Osaka, avec comme viatique un plein d'essence et vingt-sept Yen, cinquante quatre centimes.

 

A Osaka, on va tâcher d'entrer en contact avec un mec qu'on ne connaît pas, mais dont un Japonais rencontré à Kathmandu la veille de notre départ nous a donné l'adresse, en nous disant que c'est son meilleur pote, qu'il est super-sympa et qu'il nous aidera.

 

A quoi ? A trouver du boulot, par exemple. Du boulot, du boulot... La seule solution ; d'après le gars de Kathmandu, c'est très facile de trouver un boulot temporaire au Japon, bien payé et tout.

 

C'est le seul moyen de continuer : on n'a pas fait le point, mais je dois devoir une montagne de fric à Moto Canard, il va falloir s'arrêter quelque temps pour recharger les batteries, Il faut trouver quelque chose, vite, vite...

 

 

On est allé faire une visite à l'usine Yamaha. Heureusement, l'importateur Yam en France, qui savait qu'on allait s'attaquer au Japon, avait prévenu Yamaha-Japon qu'ils risquaient d'avoir notre visite, parce que sinon...

 

Voyons... Essayons d'expliquer ça clairement.

 

Bon : déjà, avant mon départ, j'avais déjà une réputation de doux dingue. Il va de soi que plus d'un an d'errance à travers le monde n'ont pas amélioré la bête. En bref, j'crois bien qu'ils m'ont pris pour un fou.

 

Remarquez, quand j'y repense, il faut se mettre à leur place : imaginez que vous soyiez la Yamaha Motor C°, société anonyme au capital de je ne sais combien de centaines de milliards de Yen, second constructeur mondial de motos, et on vous annonce la visite d'un journaliste étranger.

 

Jusqu'ici rien d'étonnant, mais c'est alors qu'au lieu du journaliste attendu vous voyez radiner, un beau matin, chevauchant un GT 80 hors d'âge et pas lavé depuis le dernier orage, un chevelu pas rasé, fringue comme un clodo, accompagné d'un enfant de huit ans qu'il dit avoir trouvé à Kathmandu le jour de la lune de Shiva, qui ne sait pas ou coucher la nuit prochaine vu qu'il n'a pas un sou en poche, qui n'a même pas d'appareil photo vu qu'on lui a fauché son dernier du côté de Calcutta, qui cherche un boulot temporaire n'importe où pour survivre et continuer son voyage.

 

Déjà en Europe, on aurait tendance à appeler Police-Secours pour faire envoyer le mec dans un asile psychiatrique. Au Japon, alors... Je m'en rends compte progressivement, comparée au Japon, l'Allemagne passerait pour un pays bordélique et désorganisé, imaginez l'effet, Ouillallaille... Quel programme... Je me rends compte que je vais avoir une triple tâche : survivre et  faire  survivre  mon  Petit Prince, apprendre le Japon donc réapprendre la civilisation en général. Ça promet...

 

Chez Yam, ils n'ont pas appelé Police-Secours : après une conférence qu'ils ont tenue au débotté en nous demandant d'attendre dans une autre salle, ils ont fait un plan ORSEC, paré au plus pressé. Ils nous ont logés, nourris, arrangé un check-up médical pour Petit Prince, fourni pneus, chaîne, batterie, mâchoires de frein neuves pour Puce et même des fringues pour nous, histoire qu'on ait un peu moins l'air de romanos. On a visité l'usine, ou plutôt l'une des usines.

 

Mazette... Je n'avais jamais visité d'usines moto qu'en Europe, maintenant je commence à entrevoir comment, au Japon, on arrive à faire des bécanes nickel à des prix sans concurrence. Les chaînes tournent tellement vite, sans que les ouvriers aient le moins du monde l'air de se presser, que ça n'a pas l'air vrai.

 

A un bout, des morceaux de bécane, à l'autre bout, une moto qui ronfle impec, vrounch vrounch, et qui s'en va, et ça se passe à une vitesse hallucinante.

 

Bon. On reparlera de tout ça plus tard, si on arrive à se sortir de cette panique, on reviendra visiter l'usine, mais sérieusement comme il faut, impec et tout.

 

Pour le moment, il faut s'occuper de survivre et se sortir du kakâ. La pension complète au Mitsui Urban Hôtel à Hamamatsu aux frais de Yam, c'est le confort, la bouffe est bonne, le pinard japonais se laisse fichtrement bien boire, surtout le Mercian et le Sainte Neige, mais nom d'un chien il faut qu'on s'en sorte.

 

 

Bon. C est pas tout, ça, faudrait p'têtre que je vous parle un peu du Japon, jusqu'ici on était en panique, en transit, remarquez qu'ici aussi, mais à Hammamatsu, on est tout de même resté quatre jours, alors ?

 

Alors c'est fou, le Japon est sauf erreur le vingt deuxième pays dans lequel je m'insinue, et je crois bien que jamais de ma vie je ne me suis senti aussi dépaysé. Une chose d'abord, la langue ; ici bien évidemment on parle japonais, mais très peu de gens parlent la langue internationale, j'entends par là l'anglais ; jusqu'ici, étant donné que je côse français couramment dans le texte, que je spique fluently l'engliche, que je parlotte l'italien avec plein de fautes de grammaire, que je hable l'espanol avec des italianismes et que je bafouille vaguement l'arabe syrien, que je sais demander deux trois trucs essentiels en allemand et en grec, tout ceci étant le fruit commun de l'enseignement libre et gratuit et du voyage, j'arrivais à me faire comprendre à peu près partout.

 

Bon, dans certains coins (campagne yougoslave et bulgare, Turquie, et une fois en Utar-Pradesh, Inde) je me suis trouvé en face de gens avec qui je ne pouvais trouver un langage parlé commun. En ce cas, restaient les mains ! C'est fou ce qu'on arrive à bien parler avec les mains, même en-dehors des pays méditerranéens.

 

Ici, non, si vous essayez d'exprimer gestuellement quelque chose, on vous répond en paroles, les bras le long du corps, en japonais évidemment !

 

Ce n'est ni méchanceté ni mauvaise volonté, de toute évidence, mais dû au fait que le Japon est une île, et qu'en-dehors des très grandes villes, on n'a à peu près jamais affaire à des étrangers. Le langage des mains est donc totalement ignoré. Pas facile...

 

De temps en temps, on tombe sur quelqu'un qui a quelques connaissances d'anglais, suffisamment par exemple pour vous indiquer le chemin de tel truc : dans ce cas, ça donne un anglais adapté à la prononciation japonaise normale, ou les doubles consonnes, par exemple sont très rares. Ca donne : « Léfto, wône, tou, sri, righto, straighto, police box, righto, Yamaha cômpany ».

 

Généralement, après avoir expliqué deux fois ça, le gars sort un papier et un crayon et dessine un plan. J'ai les poches bourrées de plans que l'on m'a dessinés tout au long du chemin, rien que depuis notre arrivée à Hammamatsu on a bien dû en récolter un dizaine.

 

Bon. La langue, c'est une chose énorme, mais j'ai tout de même, en particulier chez Yamaha, affaire à des gens qui parlaient très correctement anglais ou français. Cela dit il y a eu pas mal de moments où en parlant la même langue on ne se comprenait de toute évidence pas du tout, sur le plan des idées, de la logique, de... je n'arrive pas encore à analyser, mais de toute évidence on ne parlait pas la même langue tout en parlant le même idiome, on terminait une conversation avec la sensation de n'avoir pas compris et de ne s'être pas fait comprendre.

 

On ne naît pas impunément à un tiers de tour de terre de distance. Ceci, c'est avec les hommes. Avec les femmes, ça va beaucoup beaucoup mieux, pour deux raisons apparemment: primo, il y a Petit Prince.

 

Ici, un enfant aux longs cheveux blonds et aux yeux bleu-vert, c'est un extraterrestre, une curiosité invraisemblable ; les hommes regardent le phénomène, mais la plupart du temps froidement, en coin, à part peut-être les vieux, mais je n'ai pas encore pu faire de statistiques.

 

Les femmes, par contre, y vont franco : elles regardent, s'exclament, s'approchent, contemplent, parlent, font parler, (mais ma parole, ça vit, ça n'est pas un mythe) touchent (des vrais cheveux blonds bouclés), mirent (de vrais yeux bleus) et embrassent en riant.

 

N'y voyez pas trop de symbole sexuel, d'une part Petit Prince n'a tout de même que huit ans, d'autre part, les Japonais et Japonaises n'ont pas l'habitude de voir des garçons à cheveux longs, et prennent dans 90 % des cas Petit Prince pour une princesse. Ou je me goure complètement, ou bien ici, à l'opposé de chez nous et de beaucoup de pays, les femmes sont plus « nature » que les hommes.

 

Du coup, jusqu'ici, j'ai eu des relations beaucoup plus faciles avec les femmes, une meilleure compréhension, de meilleures vibrations, quoi ! En Europe, misogynie à part, c'est plutôt le contraire, parce qu'en Europe, les femmes font du cinéma. Ici, apparemment, ce sont les hommes qui jouent un rôle. Bon, je dis ça, peut-être que je me mets le doigt dans l'œil jusqu'à la clavicule, impression personnelle, sensation du moment. On verra, plus tard...

 

Bon, c'est pas tout, il faut que je roupille maintenant : demain, il faut se tailler tôt. juste après le petit déjeuner, heureusement les ptits dej' japonais sont bien copieux à l'anglaise, parce qu'après, on ne pourra bouffer qu'à Osaka si le pote du pote est là.

 

On n'a même pas assez d'essence pour arriver à Osaka, faudra se démerder en route. J'ai voulu mettre ma chevalière, mon seul et unique bijou, au mont-de-piété, ils m'ont proposé 3000 Yen, soixante Balles pour une maltouze petite, mais en 18 carats dûment poinçonnée par la République Française, faut dire que peut-être ils ne voient pas souvent l'aigle français sur des bouts de joncaille.

 

Peut-être qu'ils confondent ça avec le tampon de la quincaillerie Borniol. Pas question de mettre au clou pour six sacs, surtout à 200 bornes du présumé point de chute (merde ! 400 bornes pour aller la récupérer) cette bagouze-là ; ce petit bout de jonc, c'est Anne, et Anne...

 

Ben... Ben pas au clou pour soixante balles, merde... Ben voilà. Je ne sais pas si j'ai fait une connerie ou pas en ne mettant pas ma maltouze au clou. On aura de l'essence jusqu'à Nagoya, normalement, et après ? Oh, on n'est plus en Inde ni en Arabie, mais doit y'avoir moyen de se démerder, tout de même. Je vais dormir...

 

On a eu du bol... Sur toute la ligne, tout s'est passé impecc : on est passé sur réserve vingt bornes après Nagoya, ou plutôt la dérivation vers Nagoya, puisque la route n° 1 la contourne. On était parti de Hammamatsu avec 27 Yen, cinquante quatre centimes, donc, pour le ravitaillement, faudrait magouiller...

 

Chez Yamaha à Hammamatsu, entre autres cadeaux, on nous avait filé une bombe anticrevaison. Je ne peux pas m'en servir, vu qu'il y a déjà du Fiat Proof dans mes chambres à air (cadeau de Godier et Genoud lors de mon passage à Viry, en Savoie il y a. oh... au début de l'été 78, Georges Godier a été le dernier mec du milieu moto qu'on ait vu en France).

 

Bref j'avais voulu expliquer que je ne pouvais pas me servir de ce truc à cause du flat proute, mais, on en a déjà parlé, incompréhension. En plus avec son étui en nylon spécial tout-terrain ça faisait franchement course sur la barre de renfort du guidon de Puce.

 

En roulant, j'avais la bombinette perpétuellement en vue, devant le compteur et le compte-tours. Pour être sûr de ne pas arriver trop tard à Osaka, on était partis à la fraîche. J'étais ensuqué, et Petit Prince aussi, faut dire que c'est marrant, on dort toujours en même temps.

 

Je ne peux pas dormir avant lui ; c'est normal, c'est moi le papa en quelque sorte. Seulement, je me suis progressivement rendu compte que souvent, pour lui, c'est pareil : il me parle de choses ou gestes que j'ai faits bien après l'heure où je le croyais endormi.

 

Donc, je roulais en somnolant, d'autant plus que la route était facile et très peu fréquentée, pour vous dire, à peine plus que la Nationale 7 au mois d'août. Bref, le désert, japonaisement parlant.

 

C'est là qu'au bout de quatre ou cinq heures, à force de me faire doubler et de darder un œil sur le compteur de Puce, je me suis aperçu que les Japs ont au moins un point commun avec les Français : ils ne respectent pas les limitations de vitesse !!! Non !!! Remarquez qu'au fond, si : ils se basent dessus, mais c'est toujours quinze bornes au-dessus.

Si vous respectez à la lettre les limitations, on vous double tout le temps. Si vous roulez avec quinze bornes de mieux, un fou vous double ou vous doublez une moule toute les demi-heures.

Bref, apparemment, la loi tacite est : le panneau plus quinze. Donc je roulais à 5000 tours, tiers des gaz, l'œil vague, et Petit Prince, derrière dormait. Je sais qu'il dormait parce qu'il me serrait plus fort et que sa tête pesait lourd entre mes épaules.

C'est là qu'il a fallu passer en réserve. Bon... Prochaine pompe, faudra s'arranger. Que pour-rais-je échanger contre de l'essence ? Ben... Mais oui ! La bombinette à pneus qui pendouille devant moi !

  Une dizaines de bornes plus loin, une station sur la gauche. Je m'y engage, l'arrêt réveille Petit Prince. On descend, le pompiste radine, souriant. Dou you spike ingliche ? » Il sourit encore plus large, Ici, je commence à m'y faire, ça veut souvent dire « non », ou « je ne comprends pas » ou « je suis gêné ».

Je commence à expliquer par gestes « Essence, fini, fric, fini, ça, pour toi (la bombe anticrevaison) et je conclus en disant « OK ? »

OK, ça existe aussi en japonais, ça je l'ai vu sur des tas d'affiches de pub, partout, petit bateau à trois mâts, pendu, réchaud à gaz, fenêtre à quatre carreaux, virgule, OK ! Ils l'écrivent kif kif comme nous, « OK » est devenu un idéogramme.

Le gars a appelé le patron. J'ai refait deux fois de suite le même tabac, avec des variantes : essence « signe de l'index vers le bouchon de réservoir, avec un regard dramatique » couic ! (les deux bras qui se croisent comme les lames d'un sécateur). Donne essence (je décroche le verseur et rapplique contre le bouchon de réservoir) ça. (je fais sauter les deux boutons pression de la bombe et la tends vers le chef) pour toi !

 Le chef se marre. Il va à la pompe, me fait le plein. Après il dit un truc en jap en montrant la route. Je comprends, les signes je comprends presque toujours. « Osaka ! » Il me dit un truc en jap que je ne comprends pas. Je prends l'air le plus ahuri possible, il reprend donc « Osaka, OK ? ».

Je réponds Haï », parce que j'ai tout de même appris ça. « Haï » c'est oui. Du coup, il dévisse le bouchon de ma nourrice de secours et y injecte deux bons litrons en prime.

Je le remercie en anglais, mais en m'inclinant. Même trip, on s'est pas compris, quand il m'a dit « Osaka, OK ? », j'ai compris « avec ça, tu y arrives ? », ayant répondu « oui » je ne sais pas pourquoi il me file un rab de benzine.

Petit Prince réenfourche la Puce, je réenfourche, je crois bien que Petit Prince s'est rendormi avant que j'aie redémarré la Puce. Au revoir, je m'incline sans rien dire, en souriant, à la dernière inclinaison, j'avais déjà embrayé, je me souviens du mot « arrigato », (merci) on se sourit encore, et en route vers de nouvelles aventures.

Etrange chose, dans un pays hyper-moderne je viens de me livrer à l'antique activité du troc. Je me marre. Le Japon m'intimide déjà moins...

On est donc arrivé à Osaka. On commence par traverser (ou longer ?) Kyoto, puis on se tape cinquante bornes de faubourg, j'ai repris l'habitude de me faufiler dans les encombrements, parce qu'ici, les automobilistes gardent leur file, laissent le passage à gauche pour les deux roues, bref n'ont pas les réactions de femmes saoules de tous les pays que nous avons traversés récemment.

On a l'impression qu'un Japonais réfléchit avant de faire une manœuvre sauf... Quelques motards qui naviguent dans les perpétuels encombrements dans le style ça passe ou ça casse.

 

Faudra voir, statistiquer ça de plus près par la suite. On a le temps. On a donc fini par entrer dans les faubourgs d'Osaka.

 Des faubourgs... Peut-être à cause de la fatigue, ils m'ont paru bien pires que ceux de Tokyo, Yokohama, et a fortiori Shizuoka.

Des flèches dans tous les sens, des travaux, des demi-tours, des ronds-points, des trucs, des machins, heureusement, Petit Prince et moi on se rappelait, au moins à tour de rôle, comment s'écrit « Osaka » en japonais.

Si je me souviens bien, c'est un bonhomme avec bras et jambes écartés, puis un béta avec un gamma et un aain médial arabe, puis un tire-bouchon avec une seule griffe à droite. Je peux me gourrer, vu toutes les notes, plans, trucs et machins qu'on a accumulés en route, mais je crois bien que c'est ça. On est donc arrivé quelque part dans Osaka ou sa proche banlieue. Y'en avait de nouveau marre. Dès qu'on a pu, on s'est arrêté sur un trottoir illuminé, en face d'un bistrot-club de nuit.

Je ne sais pas comment ça s'est goupillé, mais à peine avais-je fait grimper Puce sur le trottoir qu'on s'est retrouvé entouré, Bon, y'avait du monde devant le bistrot, six ou sept motos, un petit éventaire épicerie-quatre saisons, mais, quoi, pas la foule.

Je n'ai rien compris : qu'est-ce qui les avait fait voir au premier coup d'œil qu'on était des êtres étranges venus d'ailleurs ? Pas Puce, ça non : un 80 Yam mini, c'est tellement courant au Japon que... Non. La plaque d'immatriculation ? Sais pas. 

Sûr, elle a 6676 EG 92 inscrit en blanc sur noir, alors que les plaques ici sont écrites en vert sur blanc et sans caractères européens. Ma tronche, je dis non. D'accord, maman est née dans le Béarn, mais papa est pur Nord Viet vrai de vrai, et ici, tout le monde me l'a dit, on peut aisément me prendre pour un Japonais.

Petit Prince, alors, avec ses cheveux blonds qui dépassent tous azimuths du casque offert par Yamaha-Japon ? Je ne sais pas.

Toujours est-il qu'on s'est très vite retrouvé entouré comme quelqu'un qui proposerait à la criée des lingots d'or à dix sacs la douzaine. Dans le tas il y en a qui parlent anglais « Vous venez d'où, vous allez où ? Vous avez mangé ? » Madame épicerie-quatre saisons nous tend tout un tas de trucs qui se mangent.

Sûr on avait petit déjeuné comme des chancres en prévision de restrictions à venir, mais c'était déjà tard le soir, alors on a commencé à bouffer avant même de descendre de moto. Je commence à gormufler bouche pleine à madame quatre saisons qu'on est de France, elle ouvre des yeux comme des soucoupes, marque un temps, et nous dit « llasha imasen », on m'a expliqué que ça veut dire « bienvenue », en fait, ce n'est pas la traduction exacte, de toutes façons il n'y a pas de traduction précise du japonais en aucune langue, mis à part de temps en temps le chinois-mandarin, et encore ça dépend du sens du vent. Bref...

Où allez-vous ? » Je montre la lettre que mon pote jap m'a écrite à Kathmandu, en japonais dans le texte. Les mecs gaffent le nom et le numéro de téléphone, et me tirent par le bras vers une cabine téléphonique.

 Ils appellent, et, tenant la fameuse bafouille-sauf-conduit, discutent longuement, ponctuant la conversation de « Haï », et de « EEE ».

Au bout d'un quart d'heure de conversation, ils raccrochent. Etant à côté du téléphone, j'avais entendu tomber des tonnes de pièces de dix yens que tous les gars enquillaient dans la machine.

J'étais comme un con avec les 27 yen que j'ai sortis de ma poche : « Je peux partager les dépenses ? » Ils ont rigolé. Pourquoi faire ? Ton ami sera là dans une heure... Ils sont repartis acheter un tas de chocolateries, je n'en ai guère mangé parce que je n'aime pas des masses le sucre, mais sûr que Petit Prince a dû prendre un kilo en une heure.

Alors un mec est arrivé, a cherché de l'œil l'étranger, a bien sûr attardé son regard sur Petit Prince qui n'a pas vraiment le physique japonais, puis a demandé alentour où était le gadjin qui...

 C'est ainsi que, trente secondes après, je serrais la louche de Masanori Suzuki. Il nous a escortés jusque chez lui, Puce et moi suivant sa bagnole. Petit Prince est monté dans la caisse, on dira ce qu'on voudra, c'est souvent plus pratique pour un enfant qui veut dormir. On est donc parti à la queue leu leu, jusqu'à la maison de ses parents.

Notre première maison familiale japonaise, puisque jusqu'ici on n'avait couché qu'à l'hôtel, mis à part une nuit, mais là j'ai promis de ne rien dire, pourtant, il ne s'est pas passé quoi que ce soit de tellement répréhensible.

Demain matin, Petit Prince, Puce et moi, on va démarrer une vie de famille à Osaka, Japon. Y'a Masanori le copain en question, sa mère, son père, sa grand mère un peu gâteuse d'après ce que j'ai cru comprendre, et trois sœurs. La grand-mère vient de nous installer les matelas par terre, d'allumer un colimaçon anti-moustiques, et de partir sans rien dire. On va se coucher, demain il fera jour. Demain, on va essayer de vivre japonais...


On est au Japon... On vit au Japon. C'est-y pas Dieu possible. Le matin quand je me réveille, ça me saute à la figure. Ce qui me réveille, en général, c'est le « ding ! » clair comme le tintement d'un verre de cristal, d'une clochette, celle du temple de M. Suzuki père, qui se trouve dans la pièce ou l'on dort, Petit Prince et moi.

J'appelle ça un temple, en fait, c'est un meuble en bois sculpté à peu près de la taille d'un secrétaire, plein de portes, quand on ouvre les deux grandes du milieu, il y a tout un tas de trucs bizarroïdes dedans, et tous les matins, j'entends M. Suzuki qui prie d'un ton monocorde, en faisant tinter sa clochette de temps en temps.

 Je ne bouge pas, chacun a ses dieux, moi c'est Priape et Bacchus, mais je suis tolérant comme tout. Sans bouger, j'ouvre les yeux, la première chose que je vois, les cheveux blonds de Petit Prince qui sortent en cascade de sous les draps, ce n'est pas la sonnette de M. Suzuki qui risque de le réveiller, Stéphane qui dort, c'est une citadelle, c'est la ligne Maginot.

Quand il s'endort impromptu, on peut le transporter au lit sans qu'il se réveille. Son Altesse Royale dort, le monde n'existe plus. Qu'il survienne une secousse sismique, une guerre de religions, une explosion atomique, repassez demain, les circuits sont coupés. Parole...

 La plupart des enfants de son âge sont comme ça, mais il pousse le don jusqu'à des extrémités insondables. Huit ans... Je l'envie parfois : être absolument invulnérable onze heures sur vingt quatre, on doit se réveiller neuf chaque matin, nous, les vioques, quand on se réveille, on doit d'abord faire les comptes des jours précédents, puis en accomplir la suite.

Presque plus de jours neufs, bon, peut-être que de ce côté-là, je n'ai pas à me plaindre par rapport à la moyenne, mais merde, je suis chef d'une famille de deux personnes, une part et demie selon le barème des impôts, ventrebleu, Petit Prince, une demi-part, les cons...

Bref on n'a pas un rond, et l'on ne peut guère rester éternellement en parasites à Osaka. Pour ce qui est de trouver du boulot, pas mèche. Les règlements. Je suis arrivé au Japon avec un visa pour voyage d'études, mais statut 4-1-4. Ça veut dire que je n'ai pas le droit de travailler.

Aidé par mon pote Masanori, j'ai essayé toute la semaine de trouver un travail au noir. J'ai failli trouver une place de maçon, ici les boulots pénibles sont payés cher, manque de pot ça a foiré.

 Va falloir faire quelque chose. Moi, je me réveille avec ça dans la tête. Petit Prince, lui, va se réveiller neuf. On est au Japon, c'est évident. Il fait déjà plein jour dans la chambre, il faut dire que par rapport à celles de chez nous, les maisons japonaises ressemblent à des magasins modernes : tout en baies vitrées coulissantes.









Quand il fait jour, et c'est diablement tôt, en cette saison, on ne risque pas de ne pas s'en apercevoir. D'autre part, on est couché par terre, ou presque. Tous les soirs, la grand-mère sort de je ne sais où d'espèces de traversins qu'elle déroule sur le plancher... Enfin ce n'est pas un plancher ou peut être y en a-t-il un au-dessous, mais le sol est recouvert de petits tapis de la taille d'un homme couché, faits de je ne sais quelle matière entre la paille et le rotin, peut-être de la paille de riz, c'est marrant, blague à part ces petits tapis servent de mesure pour la surface des pièces ou maisons, que l'on compte en « tant de tatamis ». Remarquez, c'est plus humain que le mètre carré, comme mesure ; un tatami est un homme couché, un mètre carré, qu'est ce que c'est ?

Cette semaine de vie de famille au Japon a été plutôt difficile. C'était fichtredieusement inévitable, le Japon est une île, et une île très isolée, si j'ose pléonasmer ainsi. Un pays qui a un contact terrestre avec d'autres se mélange à ses voisins, adopte une partie de leurs coutumes. Pour un insulaire, tout étranger est un extraterrestre. Tiens, il y a un détail qui me revient tout de suite, c'était le premier repas que l'on a pris en famille.

On commence très souvent ici son repas par une soupe servie dans un petit bol à la chinoise. J'avais remarqué que beaucoup de gens mangeaient leur soupe très bruyamment, ça me faisait penser à la chanson de Jacques Brel « et ça fait des grands schlurp »...

Quand a commencé le repas, donc, tout le monde s'est mis à manger bruyamment sa soupe, sauf Petit Prince et moi, vu que sur la planète d'où l'on est tombé, on bouffe la soupe en apnée. J'ai eu la sensation que tout le monde regardait plus ou moins de notre côté, puis Masanori m'a dit « tu manges silencieusement »...

Je lui ai alors expliqué que, chez nous, il était impoli de schlurper, il a traduit mes explications à la cantonade, un grand rire a fait le tour de la table, et l'atmosphère s'est détendue. Ici il est impoli de ne pas faire de bruit en mangeant la Soba...




   
Excusez ce silence de quelques semaines les gars, mais tous les problèmes qu'on avait ici, plus de nettes divergences de vue avec Moto Canard, avaient créé une tempête émotive sous mon scalp, il fallait attendre que tout ça se calme avant de reprendre mon stylo Mitsubishi, en vente dans toutes les bonnes librairies, 80 Yen.

On a dû quitter Osaka, où il n'y avait apparemment pas mèche pour trouver du boulot au noir. Heureusement, la première chose que j'avais faite en arrivant à Osaka était d'envoyer un mot a mes parents pour leur emprunter des sous.

Papa-Maman ont répondu présent par retour du courrier, et c'est avec un pécule de deux mille Balles de chez nous que Puce, Petit Prince et moi, avons levé les voiles d'Osaka.

Ça fait maintenant plusieurs semaines qu'on habite Tokyo, et si je devais résumer en une phrase ce que j'en ressens aujourd'hui, ce serait : « Ils se sont bien foutus de notre gueule » Qui ? Les mass média, les canards a sensations, les radios, les télés...

Ma foi, P'tit Prince et moi, on vit et respire à Tokyo depuis un bout de temps, on n'est pas mort ni se sent mourir. On avait parlé de distributeurs d'air pur sur les trottoirs pour ranimer les asphyxiés, j'ai dû mal chercher, je ne les ai pas trouvés.

On avait montré des photos de gens portant des masques en coton comme les chirurgiens, pour se protéger de la pollution, ça c'est vrai, on les trouve en vente dans tous les supermarchés, mais ce n'est pas pour se protéger soi-même de la pollution, c'est pour protéger les autres de la sienne.

Ben oui, on met ça quand on est malade, pour ne pas distribuer ses virus ou autres bacilles aux gens que l'on côtoie. Une arme contre les épidémies de grippe, si vous voulez...

Je trouve Tokyo vivable. Peut être parce l'on fait gaffe : à Shinjuku, à Shibuya, deux quartiers mahousses à grands buildings, hyper fréquentés, de grands panneaux lumineux indiquent en permanence le niveau de bruit et de pollution, et le dimanche, on ferme pas mal de rues à la circulation automobile pour que les piétons puissent se promener en paix.

Du coup, les grands magasins font jouer des orchestres pop sur le trottoir pour attirer la clientèle, on passe, on écoute, on regarde...

Des frimeurs du dimanche roulent leur caisse sur leur 1200 Harley. Quoi ? Douze cents ? Mais les plus de 750cc sont interdites au Japon ! Non, Monsieur. Il n'est interdit ni de vendre ni de posséder une plus de 750.

Le gouvernement a conseillé aux fabricants japonais de ne pas vendre les plus de 750 sur le marché intérieur à tort ou à raison, mais parce que la densité de véhicules, ici, est assez effrayante. Je parle surtout d'autos et de camions, parce que, au fond, c'est ça qui prend de la place, pas les cyclos ou les motos.

 Partons du principe, en gros juste, que la « surface utilisable » du Japon représente la moitié de celle de la France. Les véhicules effectivement en circulation au Japon le 31 décembre 78, était pour les plus de trois roues de 34120 734, ce qui donne 1,7 fois le parc français, sur un pays pratiquement deux fois plus petit !

Ce parc, blague à part, augmente régulièrement de deux millions par an... C'est vous dire que pour circuler au Japon, il faut être prudent et patient, bien que le Japon fasse de gros efforts pour aménager son réseau routier, bien plus que la France, par exemple. Ici les statistiques ne manquent pas.

D'après la Fédération routière internationale, le Japon dépense 0,96 % de son produit national brut à l'aménagement routier, et la France 0,55 %. On peut mettre en parallèle à cela, pour rire, que selon l'institut international d'études stratégiques de Londres, la France dépense 3,6 % de ce même P.N.B. en armement, et le Japon... Zéro virgule neuf pour cent. Banzaï !

N'empêche que l'on trouve tous les très gros cubes chez pas mal de concessionnaires. Pourquoi ? Parce que c'est conseillé, pas interdit, de boycotter les grosses motos. La classe des classes, ici, c'est la 1200 Harley. On en voit beaucoup, beaucoup plus qu'en France en tous cas, ce qui est américain est à la mode. Les BMW tiennent la cote, mais nettement derrière. Quant aux nationalistes, ils peuvent rouler 1300 Kawa, 1100 Yam, 1000 Honda, mais il faut passer à la caisse : les Japonaises de plus de 750cc que l'on trouve ici sont réimportées des Etats Unis.

 Il faut donc les payer un prix fabuleux, pour tout vous dire... Aussi cher qu'en France ! Ça les met au même prix que des Harley ou des BMW. Au fait, y a-t-il beaucoup de motos, ici ? Ma foi, encore pas mal, à la date déjà citée du 31/12/78, il y avait au Japon 10 045 622 deux roues à moteur en cours d'utilisation, soit 1,6 fois le parc français. Là dedans on compte 6 704 762 cyclos (U fois la France), 2 582 803 jusqu'à 125 (6.5 fois la France) et 758 057 motos (4 fois la France). Dans toutes ces catégories, sauf les 125, les ventes s'accroissent. Entre 77 et 78 les 50 ce ont accru leur ventes de 27,6 %. Les vélomoteurs ont baissé de 6,4 %, les motos jusqu à 250 ce ont accru de 39 %, les plus de 250 de 61 %. Maintenant que j'ai une adresse presque fixe et que je peux donc lire Moto Journal, je vois tout le monde angoissé par le nouveau permis. Sûr que cette tarte de Gérondeau s'est fourré le doigt dans l'oeil en appliquant les réglementations d'ici, où, je suis payé pour le savoir, il faut vraiment pousser des coudes pour circuler. Pour aller au taffe, la plupart du temps je prends le métro, ici c'est ce qui va le plus vite. Seulement, et c'est ça l'important, ça ne tuera pas la moto. Faites comme les Japs, mollissez pas. Faut dire que les Japs, de ce côté...

Bon, ras le bol des statistiques, mon horloge-chrono à rattrapante-réveil au buzzer ou en musique, (deux mélodies au choix) orgue diatonique-calculatrice à mémoire, (cent balles en solde à Shinjuku) commence à en avoir ras le bol de chanter les chiffres astronomiques, ah oui, elle émet une note par chiffre, le do grave étant le zéro.

Il y a un truc qui m'a vraiment fasciné ici, ce sont les cyclos utilitaires. Quand je dis utilitaires, c'est vraiment utilitaires : ceux qui livrent la bouffe chaude. Beaucoup de restaus ont un service livraison.

Vous êtes chez vous, vous avez faim et ne voulez pas sortir : vous téléphonez au restau et commandez à bouffer. On vient vous livrer la mangeaille... à cyclo, sinon ça serait au moins froid et peut être bien rance quand ça arriverait. Ces sacrés cyclos ont à l'arrière une caisse suspendue par un système de ressorts et d'amortisseurs pas possible, qui leur permet d'attaquer comme des morts, de prendre des angles pas possibles dans les virages sans casser d'assiettes ni même renverser les bols de soupe chaude. Une seule fois j'en ai vu un faire de la casse, mais c'était en rechargeant des plats vides...

Fascinant. A propos de soupe, c'est l'heure d'ailer croûter. Vous savez qu'est l'angoisse de ne pas savoir lire. Dans mon restau préféré (le moins cher) les plats ne sont pas, comme dans beaucoup d'autres présentés en fac-similé dans une vitrine. Le menu est écrit partout sur des banderoles, en jap évidemment, c'est joli mais ne m'avance pas à grand'chose. Alors... Hé ben je prends la même chose que mon voisin, que voulez vous faire d'autre ? J'espère que ça s'arrangera avec le temps...

Flûte de flûte... Encore deux semaines passées, et je ne sais toujours pas par quel bout prendre ce sacré pays. Je me demande si je ferais mieux d'en partir vite pour aller n'importe où, ou alors... Ou alors quoi ? Rester ici en perpétuel marginal ou encore essayer de m'adapter, de me fondre dans le pays, m'adapter...

Waoutch ! Tu parles d'un programme, pépère, je crois bien, maintenant, que s'adapter au Japon au point d'y passer totalement inaperçu, doit être à peu près aussi facile que de s'installer définitivement sur Vénus.

En un sens, je crois bien que j'ai déjà atteint l'un des objectifs de mon voyage : sauf erreur, j'ai atteint le bout du monde, le pays le plus dépaysant que j'aie vu sur la planète terre. Le bout du monde, c'est ici... Comment t'expliquer ça ? Tout, tout est différent, et pourtant ici comme ailleurs les gens ont deux jambes, les motos deux roues, les bagnoles quatre même si elles roulent à gauche. Le Japon est le vingt-deuxième pays dans lequel je viens traîner mes guêtres, et ça fera bientôt quatre mois que j'y suis.

Jamais je ne suis resté aussi longtemps dans un pays de façon continue, à part la France, tout de même. Eh bien, je suis presque aussi perdu, dépaysé et perpétuellement étonné que le premier jour, plus même, parce que je suis passé du stade d'étranger en visite à celui de résident au Japon.

Hé oui, à partir de deux mois de séjour il faut avoir une carte de résident étranger. Je suis résident au Japon. J'y bosse même si c'est pas très légal, vous me verriez à l'heure qu'il est, avec mon costard trois pièces, mes cheveux bien peignés et tout, j'ai l'air plus japonais qu'un japonais, tant que je ne bouge pas, ne parle pas, personne ne me jette le moindre regard.

C'est mon panard, ça, mon jeu favori dans tous les pays où je passe : en arriver au point où l'on me prend pour un autochtone. Mon costard, je l'ai acheté dans une sitchiya de Setagaya-Ku. Une sitchiya, c'est une sorte de mont-de-piété où les gens qui ont une fin de mois difficile viennent mettre au clou n'importe quoi, télé, chaine hi-fi, bijoux, fringues, godasses, tout.

Au bout de deux mois, si vous n'êtes pas venu reprendre votre truc, il est mis en vente, mais pas aux enchères, on le met en vitrine avec un prix (que l'on peut discuter) et vogue la galère. Grâce à ça, j'ai pu m'acheter une montre chrono digitale Seiko (cent dix balles) un réveil du même tonneau (cent balles) et mon fameux costard trois pièces, comme je Suis devenu un client assidu de ma sitchiya, j'ai eu un prix, je l'ai emmené pour 90 Belles !

Côté habillement, donc je suis impecc, strictement pas repérable. Pour le reste, je continue à aller de gaffe en bourde et de bourde en gaffe, tout m'étonne encore. On va essayer de prendre des exemples.

Au Japon, il y a très peu de voleurs, et très peu de resquilleurs. Du coup on se comporte à peu près partout comme si vol ou resquille n'existaient pas. Pendant des semaines, avant de prendre le métro -je ne fais presque pas de moto a Tokyo, il y a vraiment trop de circulation et je m'y perds tout le temps- je passais mon temps à demander « Otemachi, iko la des ka ? » (Otemachi -ou n'importe où je veux aller- c'est combien ?) pour prendre le bon billet vu que je ne sais toujours pas lire.

Maintenant, conseillé par ma copine Keiko, j'utilise une méthode beaucoup plus rapide : je prends le ticket le moins cher, et je paie la différence à l'arrivée. Si vous faites ça dans un train de banlieue en France, on vous colle cinquante balles d'amende. Ici pas, parce que l'on part du principe que vous avez fait ça parce que vous ne connaissiez pas le vrai prix, ou que vous avez eu en route l'envie de changer de destination, mais pas pour tricher. Vous êtes présumé innocent.

Si vous n'avez pas de billet du tout, on vous demande d'où vous venez, où vous allez, et l'on vous fait payer le prix, pas un yen de plus. Une fois, j'avais pris un billet trop cher. A l'arrivée, le contrôleur m'a remboursé la différence !

A deux stations de métro de chez nous, il y a Kiddyland. C'est un immense magasin de jouets, j'y emmène souvent Petit Prince. On y trouve tout ce qui peut amuser, depuis le petit gadget à trois sous jusqu'au machin hyperfectionné bourré d'électronique qui coûte une fortune.

Eh bien on peut tout tripoter, essayer tout ce que l'on veut, c'est admis, c'est là pour ça, c'est normal. Les rayons de jouets de tous les grands magasins sont des sortes de jardins d'enfants, on s'amuse, et l'on achète si l'on veut. Lorsque je dois aller quelque part et que Petit Prince n'a pas envie de venir avec moi, au travail par exemple, je l'emmène au magasin, je l'y laisse, et le reprends en revenant.

Ahurissant... Si les magasins chez nous en faisaient autant, peut-être bien qu'ils auraient plus de casse ou de vols que de ventes, Mais ici, c'est pas pareil.

Dans le même ordre d'idées, ici l'on voit partout des motos garées sans antivol, avec le casque accroché au guidon. Ben oui, pourquoi pas ?

C’est étrange : Ici je me sens différent. A Paris, les jours de dèche, combien de fois ai-je utilisé dans le bus un ticket déjà poinçonné dans le métro, combien de fois ai-je, même sans vraie nécessité, sauté la barrière du métro ?

Ici, je n'ai pas envie de tricher. Ça serait trop facile, ça ne serait vraiment pas sport... C'est relaxant, ce climat de confiance. Quand je vais à l'ofuro, le bain public, je ne me sers pas des petits casiers style consigne automatique qui servent à ranger les pompes, les grolles, quoi, pas les pompes à vélo.

Je laisse mes bottes parmi la multitude de croquenots qui jalonnent l'entrée, parce que personne ne risque de les prendre par erreur, étant donné qu'ici les gens qui portent des bottines tout cuir sont assez riches pour avoir une salle de bains chez eux, c'est que ça vaut une fortune, ici, le cuir. Donc pas de risque d'erreur, et comme apparemment le vol n'existe pas...

Tiens, les bains publics.  Il y en a partout ici, et c'est nouveau pour un étranger venu de l'Ouest. On peut y venir sans son matériel, tout peut s'acheter sur place, mais c'est pas la classe, ça fait étranger.

Donc emmener son savon, une écharpe en tissu éponge qui sert de gant de toilette et sa serviette. Après l'entrée où on laisse ses grolles, on arrive dans une vaste salle pleine de petits casiers, c'est là qu'on se dessape. Quoi ? Pas d'isoloir ? Ben voyons Monsieur, je vous ai bien dit que c'était un bain public !

On se déloque donc complètement, oh ! j'ai bien dit complètement, toi le petit brun qui rougis comme une pivoine... On prend sur les présentoirs le matosse dont on a besoin, shampoing, rasoir jetable ou autres, et on va payer à la caisse.

Ensuite, on entre dans la salle de bains proprement dite. C'est une pièce grande comme un hall de gare, de petite gare tout de même, où une centaine de personnes se lavent en même temps. Pas de cabines séparées, bain public, quoi... Des rangées de robinets et de petites douches à la hauteur de genou, on prend un petit banc, une cuvette, et on se lave parmi la foule.

Une fois propre, on va se baigner. Eh oui, faut se laver avant d'aller au bain, car la baignoire est une sorte de petite piscine commune. Le bain ne sert qu'à se détendre, pas à se laver.

Ça détend d'ailleurs très bien, parce que c'est chaud, mais chaud ! Les deux ou trois premières fois, j'y ai tout juste trempé un orteil et l'ai retiré en rugissant, puis, à force de voir tous des voisins de 5 à 95 ans se tremper là-dedans, j'ai fini par y aller. Pschhhh... On ne reste pas longtemps là-de dans, heureusement parce qu'il n'y aurait pas assez de place pour mettre tout le monde en même temps, mais on en ressort tout frais, tout neuf. Tant mieux d'ailleurs, car j'en ai souvent besoin parce que...

Tiens, par exemple, je vais vous expliquer comment on fait pour ne pas dire non. Ici, on ne dit jamais non...

Ben non... Non et non, on ne dit jamais non au Japon. Pourtant il y a un mot, que je n'arrive pas à retrouver sur le moment, pour la bonne raison que je l'ai lu une fois sur un manuel pour touristes au Japon, mais qu'en quatre mois ici je l'ai entendu prononcer qu'une seule fois, par une nana, mais parce que je le lui avais demandé.

Sinon, même en posant des questions dont la réponse ne pouvait être qu'un non catégorique, je n'ai jamais réussi à le faire prononcer spontanément par un Japonais. Non, ici c'est le mot tabou, pas touche, ça brûle. Je vais vous donner un exemple récent, vécu et précis.

Pour faire des photos, j'avais besoin d'un flash électronique de forte puissance. Vu ma situation financière pénible, je me voyais mal en train d'investir du pognon dans un gros machin qu'il m'aurait fallu revendre ou abandonner au moment de partir d'ici, à cause du manque de place dans les sacoches de la Puce.

J'ai donc passé un coup de fil à l'ami Kajikawa, rédac'chef de Motorcyclist. Non ! malgré son nom anglo-saxon, c'est un canard 100 % japonais. Bref, Kajikawa m'avait plusieurs fois donné des conseils depuis mon débarquement a Tokyo.

Je lui ai demandé si, à sa connaissance, il existait une société louant des flashes a Tokyo. Il a réfléchi un moment, m'a dit qu'il pensait que oui, qu'il allait demander au service photo de son journal et qu'il me rappellerait tout de suite.

J'ai raccroché et attendu tout en bouquinant, au bout de deux heures j'ai commencé à me gratter la tête, d'autant plus que l'heure d'aller au boulot approchait. Ma copine Keiko m'a dit de laisser tomber : « s'il ne rappelle pas, ça veut dire que ça n 'est pas possible, et ça l'ennuie de te le dire ».

 Bête comme un Européen, j'ai rappelé quand même. Effectivement, ça n'était pas possible, parce que pour louer ce genre de matériel il fallait faire partie de je ne sais plus quelle association. Ça m'a proprement scié : ça n'était pourtant pas la faute de Kajikawa s'il ne m'est pas possible de louer un flash électronique, malgré ça, il préférait ne pas me rappeler plutôt que de dire « c'est pas possible ».

 Voilà l'une des façons de ne pas dire « non » : pas de réponse à une lettre, à un message quelconque, ça veut dire « non ». En fait, quand on est habitué à cette pratique, ça fait des économies de papier ou de téléphone, mais... faut s'y faire, quoi...

De même, si chez nous, vous allez au café « chez Suzanne » en face de la gare, et demandez s'il y a de la bière Kirin ou Sapporo, on vous répondra « non », mais si dans un bistrot d'ici vous demandez s'il y a de la birou Gueuze « Mort Subite », vous aurez de grandes chances que le barman, tout en sachant bien qu'il n'en a pas, fasse mine de regarder dans ses bouteilles avant de faire une réponse ou une mimique évasive. Eh oui, c'est ainsi, on n'aime pas dire non. Toute une culture...

 Tiens, puisqu'on est dans les bistrots, parlons en.
Il paraît que la France est un pays de pochards, détenteur du record toutes catégories de la consommation d'alcool.

Le Japon ne se défend pas mal non plus, je serais curieux de savoir combien de kilomètres cubes de « Suntory Old » qui a l'air d'être le best-seller des whiskies au Japon (c'est un whisky japonais, bien sûr) il se consomme par an.

Surtout le vendredi soir, il y a du monde jusqu'à très tard dans les bistrots, et je vous garantis qu'on n'y suce pas de la glace, et qu'on se défoule sec, sans violence, mais on se défoule.

 Le gadget-défouloir le plus rigolo à mon sens, que l'on trouve dans pas mal de cafés, c'est la machine a vous transformer en idole de la chanson. C'est incorporé à la chaîne hi-fi du bistrot. Un lecteur de cartouches stéréo-8 sur laquelle il n'y a que la partie instrumentale enregistrée. On vous passe un bouquin sur lequel il y a les paroles des chansons disponibles, vous prenez un micro, vous commandez votre chanson, et en avant la zizique, on vous passe la partie instrumentale, et à vous de bramer dans le micro, tout le bistrot vous écoute pousser la goualante, et vous applaudit souvent à la fin, même si c'était manifestement minable.

Le micro passe de table en table, et chacun y va de sa petite chanson. Folklo, non ? Ça se passe très gentiment, on ne se bat pas pour avoir le micro même quand le Suntory Old a coulé à flots, on supporte avec le sourire ceux qui chantent manifestement comme des pieds.

Ici l'on est très, très sociable. Je ne me sers que très rarement du machin en question, because je ne connais pas par coeur les chansons à la mode ici, et que le bouquin qui donne les paroles ne m'aide pas beaucoup. Quand ce sont des chansons en japonais, rideau, faudrait savoir lire, et si elles sont dans une langue que je parle, rideau tout de même : les paroles sont écrites dans la langue d'origine, mais pas en caractères de chez nous : pour faciliter la tâche des vedettes d'un soir, elles sont imprimées en katagana, un alphabet (enfin pas exactement un alphabet, chaque caractère est une syllabe) japonais dont on se sert entre autres pour écrire les mots étrangers.


Entre autres, pas uniquement. Il me prend une envie de vous expliquer ce que j'ai cru comprendre sur la logique de la langue japonaise en fonction de l'écriture, de la grammaire, de la construction des phrases parce que c'est fou comme une langue peut refléter l'âme d'un peuple.

 Seulement j'ai un peu la trouille que 18 552 lecteurs ne se mettent à hurler à l'emmerdeur ou au cunilinguiste de mouches. En plus, si je commence a m'embringuer là-dedans, il va falloir entrer dans les détails, vous expliquer comment deux kenji accouplés pour faire un mot précis peuvent donner une prononciation qui n'a rien à voir avec celle des mêmes kenji séparés, comment il y a des gens qui simplifient leurs noms, ou plutôt les transcrivent phonétiquement en katagana parce que ce nom comporte un ou plusieurs kenji rares que l’homme vulgaire risque d'être incapable de lire.

Ben oui... Les kenji sont les idéogrammes d'origine chinoise. Il en existe des milliers, et si en lisant vous rencontrez un idéogramme inconnu, vous êtes incapable d'une part de savoir ce qu'il signifie, d'autre part, et c'est là le gag, également incapable de savoir comment il se prononce.

 Boohh... Laissons béton, résumons-nous en disant que la langue japonaise est aussi différente des langues européennes que le Japon est différent de l'Europe. C'est hallucinant. Je vous l'ai déjà dit et me répète sans honte, de tous les pays que j'ai fréquentés, le Japon est de très loin le pays qui me semble le plus... au bout du monde.

 Au bout du Monde nom de djeu. Je crois que j'y suis. Si Allah-el-rahman-el-rahim le veut, bientôt le voyage va se poursuivre, ma prochaine destinée sera le Canada anglophone, Vancouver, à six mille bornes d'ici par la mer.

J'ai l'impression qu'en arrivant au Canada, même si géographiquement je serai plus loin des Hauts-de-Seine qu'aujourd'hui, j'aurai déjà commencé à me rapprocher de vous. C'est dingue, ça fait des semaines que j'essaie de vous faire sentir ce pays où je vis, et je merdoie, et je patine, et je ne sais jamais par quel bout commencer, de quoi parler ou ne pas parler, simplement parce que tout est différent par tous les bouts et que je ne sais comment expliquer ça. Tout est différent. Eh merde ! Retournons un moment dans les bistrots...

J'appelle les bistrots japonais bistrots, mais en fait, comparés a ceux de chez nous, ils ressemblent souvent à des clubs : plus petits, plus intimes. De plus, on peut, comme dans les clubs, y avoir sa bouteille personnelle.

Chez nous, il y a les flippers, ici, c'est le « Space Invader », un jeu comme de juste entièrement électronique qui consiste en une guerre des étoiles sur écran de télévision, avec canons, Ovnis et sang à la une dans un raffut de véhicules spatiaux descendus à la roquette.

Gros avantage du « Space invader » sur le flipper : on peut couper le son et défendre sa planète en silence. Dans pas mal de bistrots, ces machines infernales servent de table. Ainsi pendant que vous sirotez votre Suntory Old, l'écran du « Space Invaders » vous invite en permanence à sortir vos pièces de 100 Yen pour défendre la terre contre les agresseurs du ciel.

 

 Pour en terminer avec les bistrots, une chose de plus m'a beaucoup étonné ici : l'indulgence dont on fait preuve vis-à-vis des gens disons... pris de boisson. Si, chez nous, un individu en état de cuite avancée commence à faire du raffut dans un café, à apostropher les gens ou même seulement à s'endormir le nez sur la table, il est à peu près sûr qu'il sera plus ou moins aimablement invité à vider les lieux sans délai. Ici, non.

On excuse l'ivresse et ses conséquences. Bien sûr, je n'ai encore jamais vu quelqu'un provoquer une bagarre ou faire de casse, mais tout de même, ici, la marge de tolérance est bien plus grande que dans notre douce France, qui est pourtant une terre d'élection des vins et spiritueux. Laissez-moi vous conter une histoire vécue.

Peu de temps après notre arrivée à Tokyo, avec Petit Prince et mon amie Keiko dont je venais de faire la connaissance, nous étions allés casser la croûte dans un petit café-restau du coté de Kenji. On était tranquilles et peinards, pas accoudés au comptoir mais assis à une table, quand un vieux bonhomme, saoul comme un Japonais le vendredi soir, est venu regarder Petit Prince, qui, avec ses longs cheveux blonds et ses yeux bleus, passe ici à peu près aussi inaperçu qu'un cool baba dans un défilé militaire.

Après l'avoir examiné d'un oeil torve, il s'est mis à l'invectiver en japonais dans le texte. Il criait assez fort pour que tout le bistrot l'entende, mais personne, ni clients ni personnel, n'avait l'air d'y porter attention.

 J'ai demandé à Keiko ce que racontait le bonhomme, elle m'a répondu négligemment « rien, il est ivre ». Comme pépé continuait son film, j'ai insisté. « Ce n'est rien, il est ivre, c'est un pauvre vieux, il a perdu la guerre, ça l'a rendu un peu fou ».

-Mais enfin, traduis- moi ce qu 'il dit !
-Non, je ne peux pas | traduire, c'est trop dégoûtant... Il croit que Stéphane est une fille... »

Ça m'a sacrement étonné : imaginez le résultat, si, même fin bourré, dans un café-restau en France, vous vous mettiez à faire des avances sexuelles à une fille ou un garçon de huit ans ?

J'en ai parlé avec beaucoup de gens, on m'a à peu près toujours dit la même chose. On n'est pas sévère avec les gens ivres, parce que tout le monde a été ivre au moins une fois dans sa vie, alors, il n'y a pas de quoi fouetter un chat...

Belle leçon d'humanité, cette tolérance vis-à-vis de l'ivresse publique. Par contre, il est très mal vu d'être ivre dans un banquet de mariage. Y'a pas, quand on est né au pays du Beaujolais Villages, le Japon est bel et bien le bout du Monde.
 

Le Japon américanisé... De prime abord, ça en a tout l'air. Les innombrables enseignes en anglais ou pseudo-anglais, le style de beaucoup de voitures japonaises, la mode des Harley ou des motos japonaises style américain, les jeunes qui vont acheter très cher des vieilles fringues américaines à Harajuku, la musique pop, les défilés des militants d'extrême droite, camionettes peintes en kaki avec des slogans d'ailleurs anti-américains aussi bien qu'anti-russes, uniformes paramilitaires et air martial.

Le Japon est-il une colonie des Etats-Unis ? Oh tonton, tu rêves ? La ville américaine la plus proche est à plus de 6000 km de mer, et qui pourrait « coloniser » un pays aussi monolithique que le Japon ?

Le Japon est un bloc redoutablement cohérent. Je dis redoutablement, parce que quand on est né au pays de Breiz Atao, du séparatisme corse, basque, où le citoyen moyen considère le gouvernement central comme un emmerdeur public auquel on résiste à coups de défense passive, on se sent admiratif mais un peu effrayé face à un pays aussi cohérent.

Admirable de voir les gigantesques et richissimes compagnies industrielles suivre les directives du ministère du commerce international et de l'industrie, qui pourtant n'a même pas le pouvoir légal de coller une amende à cinq balles.

Imaginez le gouvernement français demandant à deux compagnies privées concurrentes de faire alliance et partager leurs secrets de bureaux d'études pour mieux s'attaquer aux marchés étrangers, quelle rigolade ! C'est ce qui se passe régulièrement ici.

Admirable aussi de voir les particuliers mettre soigneusement à part leurs ordures ménagères combustibles et non combustibles qui sont ramassées séparément. Admirable de voir les pompistes fermer systématiquement, sans obligation légale, le dimanche dans le cadre des économies d'énergie, et les jours de grosse chaleur les employés de bureau abandonner le saint gilet et la sacro-sainte cravate, parce que, pour la même raison, les entreprises restreignent la climatisation.

 Admirable de voir l'esprit d'équipe qui règne dans les entreprises, même en dehors du travail.

Admirable, mais parfois un peu effrayant pour le misérable gadjin que je suis ici.

Cette unité, c'est la force principale du Japon. Il va de soi que, sur un bloc aussi compact, l'influence américaine est extrêmement superficielle, et a souvent l'air d'une sorte de fantaisie folklorique. Rigolo de voir un mariage se dérouler à la mode plus ou moins occidentale, avant que les mariés courent changer de tenue pour se « remarier » aussitôt dans la tradition shintoïste.

Marrant de voir fêter le « thanks giving day » américain, qui est ici transformé en une sorte de fête du travail. Marrant de voir un jeune « in » en Levi's croiser une dame en tenue traditionnelle, avec le parachute dans le dos et tout le toutim.

Sûr, c'est « in » pour les gens riches de rouler en bagnole américaine avec la direction à gauche (je vous rappelle qu'ici, on roule à gauche) et d'avoir chez soi une pièce meublée « western style », avec chaises, canapés, tables et tout ces trucs qui prennent une place folle.

 Seulement, la vente de voitures américaines représente 0,4 % du marché, moitié moins que les allemandes soit dit en passant, mais tout de même huit fois plus que les françaises, qui se tirent la bourre avec les suédoises pour le titre de lanterne rouge.

Sacré Japon. Un pays neuf et très ancien à la fois. Il y a des cartes de crédit à profusion, mais les neuf dixièmes des transactions se font en liquide. Les machines automatiques vous fournissent nuit et jour soupe chaude, clopes, bière, saké, journaux sexy ou pas, (pas de machines à alcool après 11 heures toutefois) mais même dans un supermarché, il serait extrêmement choquant de ne pas marquer l'entrée de chaque client par un sonore « ilasha imasen » (bienvenue) et sa sortie par un « Domo ari-gato gozaïmashita » (remerciements).

 Ceci à tel point que dans les grands magasins, il y a des employées chargées de dire bonjour et au revoir. Pour pallier ce genre de contraste, on a récemment créé ici des machines automatiques parlantes, pour que l'automatisation devienne compatible avec l'élémentaire politesse.

 Ce n'est pas demain que les japonais cesseront d'écrire en idéogrammes, ils sont en train de mettre au point des ordinateurs capables de lire les redoutables petits signes. Un travail de titan, mais qui leur permettra d'une part de rester japonais, d'autre part de s'assurer l'exclusivité du marché chinois en matière d'informatique.

Ce n'est pas non plus demain que le plumard extra-mou à l'occidentale remplacera le petit traversin que l'on installe le soir sur le tatami pour le ranger dans un placard au matin. Le Japon reste japonais et monolithique. Il est et demeure une île lointaine, où tout étranger de l'ouest se sentira quelque peu des allures d'extra-terrestre.

Tiens, pour essayer de vous faire comprendre ce qu'est ici un étranger, je vais vous raconter mon expérience militaire au Japon. Jusqu'ici je n'avais pas trouvé l'occasion de vous raconter ça, mais l'histoire de gagner trois sous, je me suis engagé dans l'armée russe, même que j'ai été grièvement blessé en Mandchourie, sur la 52ème colline.

Comment, vous ne savez pas où se trouve la Mandchourie ? C'est simple : de chez moi, vous prenez le métro jusqu'à Yoyogi Uehara, là vous changez, vous prenez l'Odakiu-sen jusqu'au terminus. Là, vous êtes en Mandchourie.

Bon assez blagué, c'était un film qu'on tournait sur la fameuse (enfin, fameuse pour les Japonais) bataille de la 52ième colline, bataille qui a été gagnée par les Japonais, tiens, vous aviez deviné ?

C'est marrant, mais dans quelque pays qu'on soit, on fait plus souvent des films sur les batailles ou les guerres qu'on a gagnées que celles qu'on a perdues. Bref, on embauchait des figurants étrangers pour garnir les rangs de l'armée russe.

Ah là là ! Vous auriez vu notre armée ! Ça ne m'étonne pas qu'on ait perdu la bataille. Notre général en chef s'appelle Luc, il est français. Le général en sous-chef est anglais, quant a la troupe, malheur, je me suis amusé à faire un petit recensement, il y avait des Français, des Anglais, des Australiens, des Néo-Zélandais, un Bolivien, quatre Israéliens, deux Espagnols, un Viet, bref tout sauf des Russes.

Par curiosité, j'ai demandé au responsable (australien) de l'agence de figurants qui nous avait embauchés s'il ne trouvait pas notre armée un peu disparate, il s'est marré et m'a répondu « aucune importance ! Tout ce qu'il faut, c'est n'avoir pas l'air japonais »

Ben oui... Si le Japonais moyen peut distinguer un Coréen d'un Chinois, montrez-lui un Brésilien en lui disant qu'il est danois et il prendra ça pour argent comptant. Alors, des têtes manifestement anglo-saxonnes ou sud-américaines dans l'armée russe, pourquoi pas ? Au fond, c'est vrai, il y a des tas de races en URSS.

En France, il y a vingt ans, tout ce qui était jaune était présumé chinois, et devient maintenant japonais. Au Japon, tout ce qui n'est pas jaune ou ne parle pas japonais est présumé américain, tout simplement parce que les Américains sont les étrangers les moins rarissimes au Japon.

J'ai récemment bavardé avec une nana qui venait de s'offrir un séjour à Paris. Je lui ai demandé ce qui l'avait frappé le plus, savez vous ce que c'est ? La diversité des races. C'est vrai qu'ici, on voit si peu de têtes non-japonaises que quand il s'en présente une, elle déteint comme une pivoine dans un champ de blé.

L'autre jour, dans la rue, j'ai vu... Devinez ? Un noir Américain. Tiens, déjà je dis américain, en fait je ne sais même pas s'il était américain, je ne l'ai pas entendu parler. Tout le monde le regardait en passant, je l'ai regardé comme les autres, parce que depuis le temps que je traîne en Asie, j'avais complètement oublié qu'il pût exister des gens tout noirs et avec des tronches comme ça.

Ici, je retourne au racisme primaire : un étonnement mêlé de crainte face à quelque chose que l'on n'a pas l'habitude de voir. Rien d'étonnant donc à ce que les étrangers, ici, soient et demeurent des marginaux. Il faut avoir résidé dix ans au Japon pour espérer acquérir le statut de résident permanent.

La naturalisation ? Une procédure tout à fait exceptionnelle. On naît japonais, on ne le devient pas, sauf si l'on est quelqu'un qui fait honneur au Japon, comme récemment le chef d'orchestre coréen Seiji Osawa.

Etre japonais, c'est toute une tradition, une éducation, une culture.

Je viens de battre ici mon record de séjour continu dans un pays étranger. Le précédent record était l'Angleterre avec trois mois et demi. Qu'est-ce qui me retient dans ce pays bizarroïde qu'est le Japon ?
Justement le fait qu'il soit bizarroïde. Je suis en train de découvrir que je me comporte avec les pays comme Casanova avec les femmes. Chaque pays nouveau m'étonne, me fascine. Je cherche à m'y intégrer, à pouvoir y passer inaperçu. Lorsque c'est fait, je m'en vais, pour éventuellement revenir, mais la bataille est finie.

Le Japon m'accroche, car maintenant je suis sûr que la bataille est perdue pour moi : malgré ma tête qui peut aisément passer pour japonaise, je ne pourrai jamais passer inaperçu ici.
 
Je pourrais rester très longtemps  ici sans cesser d'être étonné. Le Japon est un mur, parce qu'il est racialement et culturellement cohérent.

 Hier, je bavardais avec une nana qui prépare une licence d'anglais, elle rêve de connaître les Etats-Unis et le Canada, l'Australie aussi car, normal pour une Japonaise, elle est fascinée par les grands espaces.

 Je lui ai demandé si elle envisageait de s'installer définitivement dans un de ces pays, elle a eu l'air étonnée :
 « oh non, de toutes façons, je retournerai au Japon...
-Pourquoi ?
-Eh bien... Parce que... Tout le monde ici pense comme moi !...»

Chez nous, les ethnies, les langues et les cultures se mélangent, parce que les pays se touchent les uns les autres. Celui qui est à Paris et à deux ou trois cents Balles à investir dans un billet de train peut en l'espace d'une nuit se retrouver dans dix ou quinze pays différents. Quand je dis ça à un japonais, j'ai l'impression d'être un Martien qui parle de sa planète.

Caché derrière l'URSS et la Chine, le Japon est un petit continent à lui tout seul, n'ayant pour voisins que deux grosses démocraties populaires de choc ennemies et pas spécialement faciles à fréquenter, plus la Corée qui est au Japon ce que l'Algérie est à la France. Au fond, le Japon est un vieux célibataire...

Ben dites... Ça fait une paie qu'on n'a pas parlé de motos, faut dire que dans la vie que je vis ici, une vie honnête de sous-prolétaire métro boulot dodo, neuf heures de travail de nuit, un jour de congé par semaine, la moto est sortie de mon univers, en une journée, où voulez-vous que j'aille avec mon bicycle a gaz ?

 Ah, sûr, il y a la montagne, le Fuji-Yama à grosso modo deux cents bornes d'ici, avec le parc national, immense, mais par la route, c'est trop loin. Sur les nationales, je fais avec le vent favorable vingt cinq ou trente de moyenne, alors...

Et puis, à l'idée d'avoir à traverser Tokyo et Yokohama, j'ai des sueurs froides. J'ai aussi eu envie de prendre le train express « Shinkansen » pour aller à Kyoto, mais ça revient trop cher.

Depuis que Petit Prince et moi sommes installés à Tokyo, nous n'avons jamais quitté la ville. Faut dire qu'on y trouve tout, m'enfin... Parlons motos.

Commençons par le commencement : comment les motards sont-ils vus au Japon, le pays qui fabrique les motos. Eh bien, eh bien... è-to-nai... Largement aussi mal que chez nous, pire même, pour la bonne raison que certains d'entre eux sont aussi redoutables que chez nous et même pires, bien pires.

D'abord qu'est-ce qu'un motard japonais ? Ben... Nan-da... Un peu comme chez nous, ça peut être n'importe quoi, nai ? Il y a des routards pépères et koolosses, sacoches, top case, tente de camping par dessus le tout, qui, pendant les congés surtout, se baladent tranquilles et peinards de camping en camping, chevauchant leur d'un bout du monde, bécane équipée tourisme, qu'elle soit mini-moto comme ma puce qui est un engin très répandu ici, ou gros cube.

Comme chez nous. Il y a les doux frimeurs, en chopper japonais pour les pauvres, ou en Harley pour les riches, dont la tenue peut aller de l'ensemble Levi's-bottines relax Max au cuir clouté-croix de Malte aigle sur le dos. Comme chez nous. Il y a les de-course à bracelets échappement quatre en un libéré, combinaison de cuir, casque intégral et j'attaque comme à Suzuka... Comme chez nous.

Il y a plus, aussi. Ceux que les journaux anglophones appellent souvent les « hooligans ». Ils ne sont pas bien nombreux, mais comme ils sont toujours en bande et font beaucoup de bruit, généralement la nuit, on les remarque, on en parle beaucoup. Echappement libre, tenue agressive assez souvent à coloration néo-facho, du moins vu avec un œil d'Européen, esprit de bande et instinct kamikaze.
Fait divers relaté par le Japan Times : une bande de hooligans sévissait une nuit dans le quartier commercial de Shinjuku. La police tente de les arrêter, un policier se met au milieu de la chaussée pour en stopper un, qui met les gaz à fond et s'enquille le flicard en plein. L'agent de la force publique en avale son extrait de naissance. Le hooligan se gamelle dans la bagarre, il est capturé par la police, et là, je cite : « Il a admis n'avoir fait aucun effort pour éviter l'agent Machin ». En clair, il lui est rentré dedans volontairement.
 
Ça, on n'a pas tous les jours chez nous... Pourquoi eux et pas nous ? Peut-être parce que la société japonaise est très, trop bien organisée. Trop bien quand on la regarde avec des yeux d'Occidental.

Chez nous comme partout, il existe une « voie droite » pour devenir une personne respectée, qui fait un boulot à priori intéressant et bien payé. Ecole, lycée, prep, grande école, etc. Bon. Bien sûr, il arrive que cette voie droite ne mène à rien. Des diplômés au chomedu, ou faisant un boulot dans lequel ils n'exploitent pas du tout ce qu'ils ont appris, on en a. Par contre, il est possible de parvenir à un boulot intéressant et/ou payant sans avoir suivi la voie droite. Tous nos PDG n'ont pas fait H.E.C. ou Sup' de Co, tous nos graphistes ne sortent pas des Arts Déco, ni nos journalistes de l'école de Strasbourg, etc. Brèfle, on peut arriver à quelque chose, comme on dit, sans suivre la voie droite.

Ici, au Japon, celui qui sort de l'université ou d'une grande école avec son diplôme est quasiment sûr de trouver un boulot à sa dimension, dans une entreprise d'autant plus prestigieuse qu'il aura été bien classé pendant ses études. Impeccable. Parallèlement, il est a peu près impossible de parvenir a un poste intéressant et important par un autre chemin que la voie droite. Ça veut dire que celui qui rate son... appelons ça son bac pour simplifier, se sait condamné à vie à rester au bas de l'échelle. C'est un raté.

Le bac, chez nous, c'est un examen emmerdant, ici c'est la barrière à franchir a tout prix pour gagner une place honorable dans la société. Les étudiants pas hyper-doués bossent comme des fous à grands coups de cours particuliers pour passer le cap. Pour le recalé, c'est assez souvent la grosse grosse déprime, déprime que l'on s'exprime comme on peut. Plus une société est ordonnée et hiérarchisée, plus la révolte, quand révolte il y a, est violente. Les hooligans sont un cas particulièrement affirmé de la chose. Au sein du milieu moto, ils sont une frange tout-à-fait marginale.


Tout de même... J'ai été impressionné par le nombre de motards japonais qui se montent des échappements vrounch vrounch : il en existe pour à peu près tout ce qui roule, et de toute évidence, ça se vend très très bien. Bizarre...

Dans les pays méditerranéens où l'on s'exprime toujours fort, un échappement à 100 décibels fait partie de l'ambiance, mais ici où l'on entend rarement quelqu'un élever la voix, même au restau quand le garçon se fait attendre, ça a un côté choquant, déplacé.

Au fond, le pot bruyant, ça doit être la revanche des timides, le cri de ceux que l'on n'écoute pas parler. En tous cas, la moto n'a pas une bonne image de marque au Japon. Comme ailleurs, comme chez nous, c'est un défoulement, une sorte de révolte larvée.

On n'encourage pas la pratique de la moto : « vignette » à partir de 250 ce, permis difficile au-dessus de 400 ce, assurances chères... Enfin, pas délirantes comme chez nous, faut pas pousser. 11 faut compter autour de 3000 F pour deux ans avec une 500. Les assurances moto sont donc chères, pas par rapport à la France, mais par rapport aux assurances de petites bécanes, par exemple. Pour mon super-vélomoteur de luxe Yamaha GT 80, ma Puce adorée, je paie 5300 Yen par an, soit 90 Francs. A Paris, pour la même machine, je payais 700 Francs, soit 7,7 fois plus cher pour une garantie équivalente : tiers sans vol ni personne transportée.

Par contre, si je voulais assurer une grosse machine ici ça me coûterait à peu près la moitié du prix français. Décalage énorme, ici, entre grosses et petites cylindrées.

Tiens ! J'entends une Harley... Ah oui, c'est un mec qui habite pas loin de chez nous dans Motoyoyogi-cho, près d'un restau coréen où l'on va bouffer les jours de fête, il fait un genre de sukiyaki mode coréenne, pour 1300 Yen avec plein de viande, au moins cent grammes, le Pérou quoi...

 Il a l'air un peu nœud sur sa 1000 Sportster, le gnace, il est taillé comme un casse-croûte de guerre et se prend pour James Dean ; avec ce qu'il a casqué sa draisienne, il aurait pu se payer trois 750 Honda, ou une seule et un voyage aux Etats-Unis, évidemment aux States avec sa 750 Honda personne le prendrait pour James Dean. Oh, je sais, chuis sectaire. Au fond je suis un vieux motard réactionnaire...


Ouf... Depuis la dernière carte postale, j'ai changé de job. Sans regret, je vous l'assure, bien que j'aie le plus grand respect pour la profession de garçon de restau, surtout depuis que j'en ai fait la fatigante expérience. Remarquez, j'avais déjà essayé le truc pendant les vacances quand j'étais étudiant, mais m'étais fait virer à la fin du premier jour pour cause de lenteur manifeste.

Vous imaginez donc facilement que lorsque j'ai fait mon premier jour, ou plutôt la première nuit à la Trattoria « alla Rampa », j'étais mort de trouille. Arriverais-je à faire au Japon un boulot que j'avais été incapable de faire en France ? Ça a marché, parce que là, je n'avais pas le choix.

 Plus un rond et Petit Prince a nourrir, il fallait que ça marche. J'ai maintenant abandonné ma prometteuse carrière de garçon de restaurant pour amorcer une destinée de professeur d'anglais-français-italien dans l'une des innombrables écoles privées qui permettent aux Japonais de rattraper plus ou moins leur manque de pratique des langues étrangères.

Je vous ai assez parlé du Japon pour que vous sachiez maintenant que c'est un pays très isolé culturellement. Tous les Japonais apprennent l'anglais au lycée, mais il est enseigné dans la plupart des cas par des professeurs qui n'ont jamais mis les pieds dans un pays anglophone.

Que voulez-vous, le Japon est si loin de tout, il faudrait qu'un étudiant soit fils de riche pour se payer des séjours linguistiques en Grande Bretagne ou même aux Etats-Unis, si bien qu'ici, sur le plan de la conversation, un professeur de lycée est à peu près au niveau d'un bon élève de troisième en France.

Sur le plan de la conversation, je dis bien, parce qu'ils vous traduisent Dickens aperto libro. Seulement, maintenant, imaginez qu'un cadre supérieur de la Kokusaï Denshin Denwa soit envoyé à Boston pour négocier un contrat de télécommunication avec ITT. On ne lui demandera non pas de traduire une page de Dickens ou douze vers de l'oraison funèbre de César de Shakespeare, mais de savoir dire « si vous faites une O.P.A. sur la Graham Bell's Fana-tics C° dont nous sommes actionnaires à 34 %, d'accord vous devenez majoritaires, mais nous, ayant le contrôle sur la Matsushita Electrics C°, nous pourrons vous couper l'approvisionnement en bobines Gorgougnoff dont nous avons l'exclusivité ».

Ça, ce n'est pas dans Shakespeare qu'on le trouve, pas plus que des expressions fort utiles telles que « où sont les toilettes » ou « où puis-je acheter des cigarettes Mi-né » j'en passe.

 L'une de mes élèves est fille d'un professeur d'anglais à l'université, et elle m'a avoué en rougissant que son père parle très mal anglais. Lire, oui, mais parler, non.

D'où une impressionnante floraison d'écoles style Berlitz, où l'on enseigne les langues étrangères ou simplement fait pratiquer la conversation en telle ou telle langue.

L'argument n° 1 de ce genre d'école est de fournir des « native speakers », c'est-à-dire des gens qui enseignent leur langue maternelle. Hébin ici, à la Robert's Academy of Languages je suis à la fois anglais, français et italien. La directrice n'est pas bégueule.

 Auparavant, j'avais essayé de bosser chez Berlitz à Osaka, mais Berlitz au Japon c'est pas le pied : d'une part ils ne paient vraiment pas cher, d'autre part ils ne prennent pas de travailleurs au noir.

Voilà. Je suis prof. Peut-être plus pour longtemps, mon visa, déjà renouvelé une fois, approche sa date d'expiration, et j'ai bien peur que le bureau d'immigration m'envoie péter si je demande un second renouvellement.

 Dommage, parce que ce métier me botte, et me permet de mieux découvrir les Japonais. C'est quand même chouette d'être payé trente balles de l'heure, même si c'est une misère quand on vit au Japon, précisément pour parler avec les gens que vous cherchez a découvrir, non ?

Le seul truc est que c'est parfois fatigant, du fait de ma trinanionalité. Il n'y a pas une seconde de repos entre les leçons, si bien qu'il m'arrive souvent d'être un Anglais natif de Hillington (Middx) pendant une heure, puis de changer de salle au pas de course en cherchant le bouquin dans mon sac pour devenir en trente secondes un Romain de la Piazza Vittorio à Rome, près de S.M. Majeure, et une heure plus tard de grimper les escaliers pour blinder à la salle 2 F toujours en fourrageant dans mon sac pour trouver le Cours de Langue et de Civilisation Française et pousser la porte en disant dans la langue de Tartuffe : « Bonsoir, comment allez-vous, monsieur Asahi ».

Baste, je n'ai pas à me plaindre, ici, il y a une Suissesse qui fait la même chose, avec l'allemand en plus... Y'a des jours où j'ai l'impression d'être un acteur de théâtre...

C’est mon nouveau job depuis trois semaines.

Maintenant que je l'ai abandonné et exorcisé, je vais vous parler un peu de l'ancien.

C'est vrai que je ne vous ai jamais parlé de mon boulot jusqu'ici, c'était déjà assez fatigant de le faire. Je ne vous ai jamais parlé non plus de notre domicile actuel, à Petit Prince et moi. Au fond tout ça va ensemble...

 On habite dans un kibboutz Quoi ? Y'a des kibboutzim au Japon ? Il y en a au moins un à Tokyo. C'est le propriétaire lui-même qui appelle notre résidence le kibboutz, parce que les deux tiers des résidents sont des routards Israéliens, qui sont à peu près dans la même situation que moi : ils ont besoin de renflouer la caisse du bord.

La « résidence » où nous habitons est un groupe de logements d'urgence construits après la seconde guerre mondiale parce que Tokyo avait été intensément bombardé. Ça n'est pas véritablement le luxe, ça ressemble plus à un camping deux étoiles qu'à une résidence, les cuisines et les douches sont communes, y'a un téléphone à pièces -mais que l'on peut appeler- par immeuble, les chambres font de deux à trois tatamis, mais c'est très bon marché à louer, à la portée de gars qui gagnent trente balles de l'heure.

J'ai connu cette somptueuse résidence par l'intermédiaire d'un Australien qui était locataire ici et nous a quelque temps prêté sa chambre parce qu'il était hébergé par une Japonaise.

La vie est tout de même drôle : un arabophone qui vient de passer des mois en Syrie et Jordanie, à rencontrer beaucoup de palestiniens en exil, donc forcément pas très sioniste, qui se retrouve à crécher dans un kibboutz à Tokyo.

Eh ben on s'est adopté, cartes sur table, peut être que la présence de Petit Prince a aidé, la présence d'un enfant attestant de mon innocence. Ils ont ouvert de grands yeux quand je leur ai raconté comme à vous à quel point les Syriens et les Jordaniens sont des gens gentils, tolérants, hospitaliers, eux que forcément, la propagande de leur pays décrit comme des brutes, je crois qu'ils ont senti que je ne bidonnais pas, même Shlomo le plus parano n'a pas été imaginer que j'avais été envoyé à Motoyoyogi-cho, Tokyo, par el Fatah, spécialement pour saper le moral d'une dizaine de routards-réservistes Israéliens.

C'est par Salomon qui semblait leur leader, (que Tanaka-san notre vieux proprio appelle le roi Salomon comme il appelle sa résidence le kibboutz) que j'ai eu mon travail de garçon de restau.

Salomon avait ce boulot et trouvé autre chose, il me présenta donc au gérant de nuit du restau italien Alla Rampa. Ma dio serpe ! Le gérant de nuit est Sicilien ! On a tout de suite sympathisé entre latins, mais pas à cause de la langue italienne : Savatore ne parle pas italien.

 Je vous jure, il ne parle que le dialecte sicilien. Il préfère parler anglais qu'italien, de temps en temps, il téléphone du restau chez lui en Sicile, je comprends un mot sur cinq. Ça m'a scié. Notez, peut être qu'il y a des Corses qui ne parlent pas français, j'sais pas...

De toutes façons, entre latins, pas de problème : quand en plus de mon travail de nuit alla Rampa j'avais mon devoir de jour de soldat du Tsar de toutes les Russies, pour le film dont je vous ai parlé, une fois j'étais si fatigué que je me suis endormi dans le métro en rentrant du front. Faut dire que s'endormir dans le métro, ici, est un sport national : les gens bossent très dur.
 
Je me suis réveillé à un terminus à deux heures du restau. C'est immense le métro de Tokyo. J'ai téléphoné à Salvo qui m'a dit non fa niente... Va te coucher, je vais trouver un gars pour te remplacer...

Salvatore, c'est exceptionnel. Faut que je vous raconte Satcho et Tencho, des vrais Japs purs de durs, eux.

Satcho (patron) était Japonais, il l'est toujours, mais pour moi, maintenant, c'est du passé. Un « selfmade man » comme il y en a beaucoup au Japon, étant donné qu'il a fallu repartir de zéro après la seconde guerre mondiale.

Il a commencé par gérer des cantines pour soldats américains à la fin de la guerre, maintenant il possède une dizaine de restaus plus ou moins de luxe à Tokyo.

Drôle de mec, vu sous mon angle, Satcho. Je ne connais pas son nom, ici, dès qu'il y a hiérarchie, on appelle les gens non par leur nom, mais par leur grade. « Satcho », c'est « patron ». Tout le monde appelle le patron « Satcho », comme depuis que je suis prof, tous mes élèves, quelque soit leur rang social ou leur âge, m'appellent senseï », professeur. Même des élèves du sexe dans les circonstances les plus inavouables, je vous le jure.

Bref Satcho. Un bosseur insensé. Riche comme il doit être, ça paraît totalement invraisemblable.

Souvent, à l'heure de fermeture du restau, donc vers quatre heures du matin, le voilà qui radine, en survêtement, et nous aide a faire le nettoyage du bouiboui. Quand il est là, je devrais dire que s'est nous qui l'aidons.

Où qu'il se mette,service, nettoyage du parquet en bois, des chiottes, vaisselle, il fait ça à une cadence qui me laisse sur le cul, moi ou les autres étrangers du sous-prolétariat.

Il peut radiner à n'importe quelle heure du jour et de la nuit, on croirait qu'il ne dort jamais. S'il a l'impression que la moindre chose traîne un tant soit peu, il se jette dessus, sans faire de reproche à qui que ce soit, et l'expédie à une cadence qui ferait pisser Henry Ford dans sa culotte.

Je pense qu'il prêche par l'exemple, le Satcho : si t'es payé pour tel boulot, le fais en un quart d'heure et que le Satcho le fait en cinq minutes, même s'il ne te le dit pas, ça veut dire que tu ne bosses pas assez bien.

Satcho m'a donné des leçons de lavage de vaisselle, de disposition de plateaux au point de se retrouver avec un truc très lourd à porter mais équilibré de telle façon que si on le décharge dans l'ordre des choses à servir, il restera équilibré en permanence.

Le problème d'un plateau n'est pas son poids, mais son équilibre. Sacré Satcho : je te garderai beaucoup d'estime.

Idem pour mémoriser la commande d'un client, pour faire la caisse -le seuil de rentabilité de notre restau est de quatre cent mille Yen, 8.000 FF de chiffre d'affaires par nuit.

Pour rien au monde je ne voudrais faire ce qu'il fait. Cela dit je l'admettais comme chef, parce que j'ai vu de mes yeux vu qu'il ne répugnait pas a faire les plus débectants de nos boulots, et mieux que nous.

 En France, souvent, un patron estime qu'il ferait n'importe quel boulot a la place de ses employés, et mieux que lui. Satcho, lui, le prouve. Sacré Satcho.

 La semaine dernière, je suis venu avec Petit Prince bouffer dans mon ex-restau. On nous a invités, pas le patron qui n'étais pas là, mais l'ensemble du personnel.

Du coup, je suis resté jusqu'à la fermeture, et j'ai travaillé comme au temps où je bossais là, au nettoyage du restau avec mes anciens collègues jusqu'à cinq heures du matin.

Alors qu'on était en train de cirer le plancher. Satcho est arrivé. Il m'a vu, le démissionnaire qui maniait comme un Jap la machine à cirer, on s'est regardé, on a ri tous les deux, le rire au Japon je vous l'ai déjà dit, est souvent une manifestation de gêne ou d'étonnement.

Satcho et moi, on se sera côtoyé longuement sans se comprendre. Un bosseur pareil, pour moi, est une sorte de dinosaure, même au Japon. Tous les jeunes Japonais ne bosseront pas comme leurs parents l'ont fait. Demandez à Satcho ce qu'il pense de la nouvelle génération : des branleurs...

Tencho, ce fut autre chose. Le « Tencho », c'est le capitaine, c'était en alternance avec Salvo le Sicilien mon chef direct, un gars tellement caricaturalement japonais qu'on croirait qu'il fait exprès. Un bourreau de travail lui aussi, mais apparemment ni par intérêt ni par goût. Par devoir, par tradition.

Il s'agitait en permanence comme une fourmi et exigeait que tout le monde en fasse autant, même certains soirs où le restau était presque vide, et que le mieux à faire eût été, en logique latine, humaine dirais-je, de se relaxer un peu.

Il restait à peu près toujours à bosser après ses heures de service, même quand c'était manifestement inutile. Une fois, je lui ai demandé pourquoi il n'allait pas rejoindre sa femme et ses enfants, au lieu de faire du rabiot sans sens, il m'a regardé d'un air mi-fataliste mi-méprisant, avant de dire « c'est la tradition japonaise ».

On a eu pas mal de prises de bec avec Tencho, j'ai été d'ailleurs surpris qu'il ne me fasse pas mettre à la porte. Peut-être que même au Japon ça devient difficile de trouver des gens pour travailler de sept heures et demie du soir à cinq heures du matin, ou alors, il y a autre chose que je n'ai pas compris.

Cela dit, si je suis bien content de n'avoir plus à passer la nuit à trottiner avec un plateau dans une salle de restaurant, je suis assez content d'avoir vécu cette expérience de sous-prolétaire au Japon. Ce fut plutôt fatigant mais très intéressant à vivre.

Bon je vous quitte pour aujourd'hui, dans une demi-heure, j'ai deux heures de leçon avec un doux rêveur fanatique d'opéra qui veut apprendre l'Italien en huit heures pour aller à la Scala de Milan, c'est mission impossible, même pour la part de moi qui est un Romain de la Via Machia-velli.

Les Japonais ne réalisent pas comme il est difficile d'apprendre un langage dont les conjugaisons sont extrêmement compliquées et qui saute souvent les articles.

C'est que le Jap, c'est du petit nègre, y'a quasiment ni cas ni temps ni conjugaisons, t'alignes des mots...

Je ne vous parle plus beaucoup de Petit Prince, ça ne veut surtout pas dire qu'il n'est plus là, mais... différemment. Il fait partie du kibboutz, quand je bosse, Keïko, Salomon et toute la clique lui tiennent compagnie. Le soir, il joue avec les gamins du coin, il parle japonais, je vous jure.

Un matin, j'ai eu une panne d'oreiller, la fatigue, c'est que sans m'en rendre compte je suis devenu bosseur, ici. Arrivé très en retard pour un cours, j'ai proposé en réparation à une élève qui devait la semaine suivante guider des touristes japonais à une expo de peinture en France, deux heures de cours gratuites dans un bistrot près de chez elle.

Evidemment, quand je me suis pointé pour le cours gratuit, c'était avec mon Petit Prince qui avait passé l'aprem' à Kiddyland. Je lui donne quelques pièces de 100 Yen pour qu'il joue à Space Invader sur la table à côté, et nous voilà avec l'élève, bidonnant en mots la visite d'une galerie d'art, avec tous les termes qui vont avec.

A un moment, l'élève n'a pas l'air de suivre : elle regarde ailleurs. « Nan dès ka ? » m'insurge-je en perdant mon latin. « Vous ne suivez pas... »

-C'est le garçon, il jure...
-Bien sûr il jure, il est en train de perdre au Space Invader, on perd tous au Space invader, c'est normal.
-Oui mais... Il jure en japonais ! »

Ah ben oui dis-donc dame, c'est vrai qu'il jure en Jap, il est moins con que moi, il est jeune, il s'adapte...



                                                    Tokyo, décembre 1979


Dieu me damne... Il faut que je rende Petit Prince. Sa mère avec son mec sont rentrés en France et l'exigent. C'est vrai que depuis le temps qu'il est devenu mon gamin, je n'envoyais que très rarement des nouvelles.

D'une part je ne savais pas où ils étaient, et envoyer des lettres dans le sud de la France quand tu n'as pas de réponse soit parce qu'elles n'arrivent pas soit parce que la réponse ne parvient pas parce que tu as changé d'adresse, c'est pas motivant.

Je n'étais pas motivé, non plus, Petit Prince est devenu mon môme. Je rentre de mes boulots de nuit, me couche à côté de lui, il se pousse un peu par réflexe, la plupart des nuits on arrive à changer de côté dans le pucier sans se réveiller tant on est habitué l'un à l'autre, et au matin, il me réveille d'un rugissement
 « Eric, j'ai faim . ».
Il m'appelle Eric. Il est fantastique, à huit ans il fait pleurer les femmes sans les battre... Attendez que je vous raconte...

Umé-ko, une amie à nous, est une fille japonaise de peut-être vingt-cinq ans, gentille comme tout. Elle est tombée amoureuse de Mike, un australien très très drogué. Pas le pétard de temps en temps, le gars qui ne peut pas passer cinq minutes dans son état normal.

Il faut qu'il soit bourré, stone, speedé, piqué, quoi que ce soit. C'est un brave gars, pourtant, mais bon, il est comme ça.

Bref Mike a Umé ruiné financièrement et réputationnément parlant. Un soir de richesse, on mangeait chez le Coréen du coin avec Petit Prince, voilà Umé-ko qui vient se plaindre dans notre giron. « Mike ceci, Mike cela... ».

Et Petit Prince de lui demander, parce que c'est le genre de question essentielle que l'on poserait sur son astéroïde « as-tu de l'argent pour manger ? »

Ume-ko s'est mise à pleurer.

J'ai été très fier de mon petit.

Eh oui. Et puis c'est mon petit, quoi, merde... Il m'a choisi...


                                                          Tokyo, mardi.

Petit Prince est parti. Je l'ai emmené à l'aéroport de Narita avec autour du cou un passe d'enfant non-accompagné, direction Paris. On a pleuré comme des Madeleines, et une hôtesse l'a emmené. J'aurais dû bastonner, refuser, le cacher, je suis un lâche. Eh merde... le seul endroit où j'aurais pu le mettre à l'école eût été le lycée français de Tokyo, même si j'avais pu le payer on aurait été repéré en une semaine.

Ya Allah comme il me manque... Quand je sors de chez l'épicier, je regarde ce que j'ai acheté. Merde ! Je ne mange pas de yaourts, je ne, je ne, je ne... Je remets en place tout ce qui aurait été pour lui.

Tout de lui me manque : son odeur d'enfant, c'est merveilleux cette odeur de douceur. Qu'il me bouscule la nuit dans ses rêves, merde je croyais que je ne le sentais pas, mais ça devait m'être aussi bon que le fœtus qui savate le bide de sa vieille.

Il me manque de partout...

Hier, je suis allé au bureau d'immigration japonais, en insistant lourdement, j'ai obtenu quinze jours de rab au Japon, mais après, il va falloir lever l'ancre.

Le problème est que je ne sais pas où aller ensuite. L'idéal serait le Canada, mais les finances sont trop basses.

Autre solution, aller aux Philippines pour revenir ensuite au Japon avec un nouveau visa, et reprendre mon boulot de prof qui me plaît.

Ou alors, n'importe où, pourvu que le voyage ne soit pas trop cher, et que j'arrive dans un pays où l'on puisse vivre à l'économie. J'ai donné le numéro de téléphone du kibboutz à un agent de voyages spécialisé dans la braderie, le premier billet pas cher sera le bon.

A trois jours près, j'ai raté un Tokyo-Nouméa et retour avec une semaine d'hôtel en pension complète pour mille balles...

Comment, incroyable ? Ici, c'est un pays d'économie très libre, et l'on fait les affaires à l'américaine : si quelque chose ne se vend pas, on brade, les voyages organisés comme le reste.

Une semaine avant le départ, les tour-operators qui n'ont pas le plein bradent les places inoccupées pour une poignée de cerises. N'ont pas tort, les gars, il vaut mieux récupérer mille balles que de partir avec des places vides, non ?

 Brèfle, dès qu'on... que je trouve un billet bradé pour quelque part, on se jette dessus. Ça me fait penser à une chose, utopique, bien sûr. Enormément de liaisons aériennes, les avions partent régulièrement à moitié vides.

Ne serait-il pas rigolo qu'un quart d'heure avant le départ des avions, les compagnies bradent les places vides aux enchères ? Vous imaginez d'ici « il nous reste vingt sièges pour Tombouctou, mise à prix, cinquante mille Yen, qui est preneur ? »

Ça permettrait aux compagnies aériennes de diminuer un peu leur déficit chronique, et aux routards de voyager plus souvent. Je sais, c'est utopique, idiot, interdit par les règlements de l'IATA et tout, n'empêche que ce serait bien... En attendant, on va faire comme ça : le billet le moins cher sera le bon, pour peu qu'il aille dans un pays où je peux aller.

La vie est une salope. Visa coréen refusé, visa philippin traînant, il fallut finalement rentrer en France, ce qui fut fait par le vol alors le moins cher, Pakistan Airways, moins cher qu'Aeroflot russe.

 

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