De la France à la Grèce

 Marseille, mi-novembre

 

C’est en montant mes clous dans le chambre de mon une étoile anciennes normes que je me suis rendu compte que c’était reparti, hé oui, parce que mes clous, c’étaient mon sac à dos et les deux sacoches en polyester de Puce, vous savez, ces machins dernier cri : on tourne une clé pour les débloquer de leur support et on les emmène comme des valises.

 

 Pendant quatre mois, chaque fois que je changeais de crèche, j’ai trimballé ces trucs dans ma nouvelle antre, après avoir prudemment enchaîné ma Pupuce préférée.

 

Pendant un mois et demi, je ne l’ai plus fait ; ce soir, je me suis tout à coup arrêté au milieu de l’escalier… Nom de Dieu ! Le sac à dos… Les sacoches… C’est reparti ! Cela m’a fait rire, un client qui descendait l’escalier m’a regardé en biais : « encore eing qui force sur le pastisse ! » doit-il se dire. Tant pis pour l’étonné de l’escalier. Je ris, c’est reparti !

 

J’entends une question judicieuse : qu’est-ce qui est repart ? Eh bien une tentative de tour du monde sur une Yam GT 80, ou, soyons plus réaliste, une tentative de bien vous faire rigoler en tentant de faire le tour du monde, OK ?

 

La politique internationale étant ce qu’elle est, ne cassez pas les chaises en hurlant « remboursez !» si ça cafouille, ma première tentative, qui n’a pas dépassé l’Egypte, m’a fait comprendre que dans le fait de tenter un tour du monde, le plus difficile n’est pas de tailler la route, mais bel et bien de faire comprendre au consulat de tel ou tel pays que vous n’êtes pas un espion ou un contre-espion communiste ou anti-communiste, sioniste ou anti-sioniste, montrouducutiste ou anti-montrouducutiste, vous savez, l’histoire des « ptiboutistes » et des «groboutistes » sur le problème des œufs à la coque dans les « voyages de Gulliver », y’a pas que dans Swift qu’on la trouve, jarnilogique.

 

Je voudrais tenir dans ma main le fichu enfant de Marie qui a inventé le passeport. La peste soit du chien galeux et pestilentiel, j’en ferais des miettes si petites que les moineaux n’auront pas la patience de s’en servir comme becquée. Quant à celui qui a eu l’idée de créer le « visa », hyène puante, cafard aux reflets malsains : torsion du nez et des dents, enfoncement du petit bout de bois dans les oreilles et à la trappe !

 

 

Au départ est l’homme, un bipède androïde comme son nom l’indique, né avec une faute originelle que voici : à l’instar d’autres animaux tels que le mouton et la fourmi, il a un instinct bizarre : l’instinct grégaire, qui fait que des animaux de même espèce se regroupent pour faire face à un ennemi commun, au lieu de l’affronter en combat singulier.

 

Cette attitude présuppose que l’animal grégaire est faible et vulnérable, en tout cas pas autonome. Bref…

 Chez l’homme, l’instinct grégaire s’est à ce point dévoyé qu’il est capable de dresser, pour des raisons plus ou  moins fumeuses (il n’y a qu’à lire l’histoire) des continents entiers contre d’autres. Cette guerre est permanente.

 

 Lorsqu’elle n’est pas fraîche et joyeuse, avec tambours, trompettes et boyaux collés contre les murs, elle devient guerre diplomatique.

 

Ce dernier style de guerre, pour le pauvre gland comme vous ou moi, se matérialise, dès que l’on veut remuer pied ou patte, par la guerre des visas. Qu’est-ce ? (à savon). Supposons que vous vous pointiez à la frontière d’un pays X, ou vous n’avez ni tué, ni volé, peut-être même que vous n’y êtes jamais venu avant, ou sinon nous admettrons que, auparavant, vous n’y avez ni tué ni volé, ni même pissé sur le portrait de roi-président-dictateur-empereur-prince-petit père du peuple (rayez les mentions inutiles) ni même attenté à la pudeur sur la personne d’un ou d’une fils ou fille du pays (ou si oui, ça s’est pas su, kif-kif). Bref, vous arrivez blanc comme neige.

 

C’est là que le portier du pays va regarder votre passeport d’un air plus ou moins dédaigneux, et selon qu’il soit bleu, vert, rouge, brun, jaune ou violet métallisé, vous dire que les relations diplomatiques de votre pays étant ce qu’elles sont avec celui où vous voulez aller, vous êtes autorisé/non autorisé à vous y faire voir. Et tac.

 

Que voulez-vous que la bonne y fasse ? Il faudrait abolir, interdire, réprimer cet instinct grégaire dévoyé, il faudrait qu’un homme donné n’ait d’ennemis que les siens propres, pas ceux qu’on lui impose comme tels. Et tac ! Je provoque la guerre des non-grégaires contre les grégaires. Une de plus ! Il est bien évident que les titulaires de passeports grégaires n’auront plus droit d’entrée dans les pays non-grégaires. Vous voyez, c’est facile !!!

 

C’est par une série d’embrouillades de ce genre que je me suis fait avoir, parce que quand j’étais gosse, j’ai appris l’aventure dans les albums de Tintin, vous savez le genre « avec de bonnes intentions on y arrive toujours ». Eh ben mon cul…

 

Tintin, lui, passe les frontières sans visa (sauf une fois dans « au pays de l’or noir »), prend bateaux et avions sans réserver ni payer le billet, le fric lui tombe du ciel, et lorsque d’aventure, un méchant s’enfuit sur une moto de course, il y a toujours un Piper Comanche qui traîne à deux pas de là, avec le plein de benzine, les clés sur le tableau de bord, la check-list déjà faite, l’autorisation de décollage déjà donnée et le mode d’emploi dans le vide poche.

 

Eh merde ! Nous autres qu’on joue pas dans les bandes dessinées, quand on se casse le nez à une frontière, on l’a saumâtre, pas vrai, Thiery et Hugues, les deux 500 XT de Pierrefonds (Oise) qui auraient bien voulu passer d’Egypte en Libye ? Grosse bise, les gars, on se recroisera bien quelque part.

 

Expliquez-moi, par exemple (cas spécialement débile) pourquoi la Birmanie vous accorde sept jours de passage à la condition expresse que vous veniez par avion ? Je passe sur l’Arabie Saoudite qui ne reçoit que pour affaires ou en transit (donc nécessité d’obtenir un visa pour un émirat du Golfe persique, et aucun d’eux ne souhaite voir des touristes), l’Irak qui refuse les visas sans les refuser (l’autorisation de Bagdad n’arrive jamais, du moins quand on la demande à Paris).C’est pas évident, tout ça…

 

Pour la première tentative, je suis parti sans visas d’avance pour la partie arabe et asiatique du parcours : comme les visas se périment généralement au bout d’un à trois mois, ça aurait imposé une sorte de programme de voyage, ce que je n’aimais pas. Cette technique n’a pas payé.

 

Cette fois, je pars avec un visa pour la Syrie, la Jordanie, les Emirats Arabes Unis, le Pakistan et l’Inde. Cela fait des pages multicolores sur mon passeport. Espérons aussi que ça porte bonheur.

 

 

 

 

 

 

                                               Ponte di Nava, lundi

 

 

 

Me voilà en Italie, les gnaces, à Ponte di Nava, un chouette petit bled de montagne. Je m’y suis arrêté cette nuit, parce que je me traînais vraiment trop à cause du brouillard et de mon moteur en rodage.

 

Ah oui, j’avais oublié de vous dire ça. A la suite d’un glaçage de cylindre un peu trop appuyé, j’ai pris mon premier départ avec un jeu piston-cylindre démentiel. En ayant un peu marre d’être poursuivi par une casserole, lors de mon passage à Sète, je me suis offert un réalésage et une révision générale chez mes potes Garry Carrera et Guy Bertrand histoire de fêter les 25 000 bornes de la Puce et d’être tranquille le reste du chemin, si Dieu veut.

 

Après ça, j’ai tranquillement suivi la côte d’Azur, Marseille, Monaco, San Remo, j’étais en Italie… L’Italie… je compte y demeurer deux ou trois semaines et je vais beaucoup vous en parler. Faisons tout de suite une mise au point : j’aime l’Italie. Je m’y sens bien, alors ne comptez surtout pas sur moi pour vous en parler objectivement, ni vous parler objectivement de quoi que ce soit, d’ailleurs.

 

L’un des plus grands penseurs de la civilisation latine le cardinal Belfigo, a dit : « l’objectivité est le refuge des sans-esprit ». Comme il avait raison, ce cher cardinal, sûr qu’il aurait été pape un jour s’il n’avait été embringué dans une étrange affaire de mœurs : lui au moins ne serait pas mort comme certain au bout d’un rien.

 

 Il avait comme on dit, une santé de fer. Enfin, bref, je vous aurais prévenus. D’abord et avant de vous raconter ce qui se passe ici, je voudrais mettre fin à une légende qui a la vie dure : celle qui veut que l’Italie ait la forme d’une botte. C’est absolument faux, il est bien évident que ceux qui racontent cela n’y sont jamais allés et le prétendent par jalousie.

 

En vérité, l’Italie ressemble à un os de côtelette après un repas hâtif. Deux ouvrages de notoriété font d’ailleurs état de cette particularité physique. Je veux parler du « De rerum natura » de Lucrèce et « je sais cuisiner » de Ginette Mathiot.

 

Pourquoi j’aime l’Italie ? Parce que rien n’y est jamais tout à fait sérieux. J’ai presque toujours l’impression que les Italiens s’amusent à être ce qu’ils sont, que la vie ici est une sorte de comédie improvisée où l’on tient un rôle, mais ans y croire vraiment.

 

Cela donne une liberté de comportement assez merveilleuse. Exemple : vous vous baladez à moto en pleine tempête de neige, gelé, transi, perclus, vous vous arrêtez à une station-service, et le pompiste vous demande si vous n’avez pas froid à moto.

 

Evidemment, vous répondez « oh non, pas du tout, je ne peux d’ailleurs rouler qu’à moto, je ne supporte pas la chaleur, ça me tue ». Seulement, si vous dites ça en France, vous êtes obligés de rire, et votre interlocuteur aussi s’il n’est pas trop mal luné.

 

En Italie, en Angleterre aussi d’ailleurs, il vous est loisible de décréter ça sur un ton tout à fait sérieux, et votre vis-à-vis hochera la tête d’un air solennel, tant ce que vous avez dit est sage et bien raisonné. Il est difficile de faire rire un Français en colère.

 

Avec un Italien, c’est plutôt facile, car la vie n’est en fin de compte qu’une vaste farce, et, ici, on s’en rend un peu mieux compte. Je suis dans un restauroute, derrière moi, il y a un autochtone, probablement un voyageur de commerce, qui raconte une mésaventure qui lui est arrivée lors d’un voyage à Bucarest en Roumanie. Ses bagages ont été égarés, il s’est retrouvé pendant quatre jours obligé de laver ses chaussettes dans le lavabo de l’hôtel et tutti quanti.

 

 Le gars, c’est un bourgeois italien type, la cinquantaine, poivre et sel, costard-cratouze, loqué par Marzotti, et tout. Il raconte ça comme une bonne blague, apparemment ça l’a bien fait marrer, même si, sur le coup, il a dû hurler, tempêter, menacer d’un scandale diplomatique, mais sans trop y croire en lui-même, parce que pour un Italien rien n’est jamais tout à fait sérieux ; sérieux et ennui sont cousins germains.

 

Ben tiens, justement, le voilà qui parle de l’Allemagne, des hôtels où il ne manque pas un détail, du bain moussant au cure-dents électronique « Ah ça, ils sont organisés, sono tedeschi, ils sont allemands, quoi ».

 

On parle d’un autre monde. Je vais essayer, peu à peu, de vous faire comprendre pourquoi j’aime tant l’Italie. On va nager dans l’irrationnel, le cadavre de Descartes va se remettre à puer. Pour ça, je vais m’enfoncer plus profond dans l’Italie. La veine ne me lâche pas, il fait froid, mais très beau. Cela va être un vieux pied de faire des zigs et des zags sur cette route de montagne à moitié déserte…

 

 

 

 

 

 

 

                                                   Turin, mardi soir

 

 

Hébin, c’est pas vraiment la performance : j’ai dû faire cent trente bornes aujourd’hui. Trois raisons à cela : d’abord je me suis levé à midi et il fait nuit à 17 heures, ensuite il fait froid en montagne en novembre, enfin nous sommes en Italie.

 

Vers trois heures et demie, je me suis arrêté dans un restauroute, histoire de casser une croûte en vitesse. Vous savez ce que sont souvent les restauroutes chez nous, des machins à l’américaine qui ressemblent à des morgues.

 

Là, malgré la façade moderne, c’était un truc sympa style restau de campagne. Comme il se faisait tard, le patron m’a fait un pot-pourri de ce qui restait en cuisine. C’était un bon pot-pourri. Au bout de cinq minutes, après m’avoir soigneusement évalué de sous une table, le chat de la maison est venu partager mon repas.

 Apparemment, ça a fait plaisir au patron que je fraternise avec Moustache, le voilà qui m’invite à sa table, ouvre une nouvelle bouteille de Lambrusco, me tend son assiette de fromage « tiens, prends-en, ça donne soif », et de me verser une autre rasade de pinard.

 

 On s’est retrouvé à une dizaine autour de la table, le patron, sa femme, le garçon, le toubib du village, deux routiers et quelques habitués, à se conter nos aventures respectives. A la française, je propose d’offrir le digestif ; le patron fait les gros yeux et me dit, comme s’il était en colère (eh oui, ce fameux « comme si »)

 

« Ici, tu es chez moi. Ce que tu bois, c’st moi qui l’offre ». Il m’offrira la grappa avant que je m’en aille.

 

 « Va doucement, sois prudent ! ». Je salue tout le monde d’un coup de corne de brume. Tiens, oui, échaudé par mon accident au Caire, j’ai offert à Puce une corne de brume de bateau à gaz liquéfié, un truc génial qui fait des « Poooaaah » tels que les gens que je corne sont persuadés qu’ils vont se faire  aborder par le Titanic, évidemment après, ils sont un peu frustrés lorsqu’ils voient passer le radeau de la Méduse, mais ils se poussent, et c’est ça qui compte.

 

Bref, vous commencez à voir pourquoi j’aime tant l’Italie ? C’est un pays qui a su rester humain. En France, au moins dans les grandes villes, ça fait bien, ça fait sérieux, ça fait crédible de faire une gueule de contrôleur des contributions, d’avoir l’air de passer au dessus des sentiments humains et donc vulgaires.

 

Et bien merde ; la dignité, c’est autre chose que d’avoir l’air perpétuellement constipé comme Giscard. De ce côté-là, je dois dire (et ce n’est pas pour vous faire mousser, bande de brêles) que les motards sont tout de même moins cons que la moyenne. Peut-être pour avoir eu souvent froid, pour s’être retrouvés gelés, perdus en pleine nuit dans un bled aux lumières éteintes, ou bien en rade sous la flotte ou la neige, les doigts raides comme des bambous, les pieds comme du béton sauf que ça fait « glourk-glourk » quand on danse d’un pied sur l’autre pour se réchauffer.

 Dans ces moments-là, soit on trouve un collègue qui vous sort de la solitude (le pire n’est pas tellement d’avoir froid, c’est d’être seul), soit, imaginatif, on se dit que ce serait bien d’avoir quelqu’un pour tendre la louche, et que, à la première occasion, on sera celui-là.

Excusez-moi les mecs si je vous fais tartir avec mes salades, mais je trouve que c’est fantastique un monde amical, solidaire, et je crois que lorsque l’on a froid quand il fait froid, quand on est mouillé lorsqu’il pleut, on a une petite chance de rester un petit peu plus humain, profitons-en…

 

 

 

 

 

                                                Milan, samedi  

 

Waoutch les gars, je crois que j'ai mérité Milan. Bon Dieu, quel calvaire! Un froid de moto-canard, un brouillard à tailler au burin, il a fallu que je m'arrête deux grandes fois pour dégeler un peu.

 

Faut dire que je suis fringué comme l'as de pique. Des tenues de froid, j'en ai, mais vu le manque de place dans les sacoches de la Puce, j'ai tout juste emporté une combinaison de pluie. Que voulez-vous, c'est ridicule, mais je tiens à mes vieilles fringues de mauvais temps comme une arrière grand-mère à sa robe de mariée. Je pourrais vous en raconter chaque trou et chaque éraflure.

 

Alors, j'ai emmené le minimum pour ne pas avoir à en abandonner en route quand il fera plus chaud. Enfin, je suis arrivé à Milan. Italie oblige, je me suis tout de suite retrouvé en famille, une famille que je ne connaissais pas dix minutes avant.

 

A l'origine, un Milanais de mon âge avec qui j'avais bavardé une après-midi en Egypte et qui m'avait dit" "si tu passes à Milan, viens me voir, tu seras mon hôte et je te ferai connaître ma ville".

 

 Stefano n'est pas un motard, c'est simplement un mec sympa, le genre à ruiner l'industrie hôtelière, un gars comme il y en a pas mal en Italie et en Angleterre. Avec ceux-là, il faut s'attendre à chaque minute à recevoir un coup de grelot "salut, je suis à Paris, j'arrive" ou encore "salut, je suis un ami d'un tel, il m'a dit que je pouvais passer chez toi" mais de la même façon, on peut débarquer chez eux sans crier gare, il y a toujours un coin libre pour le fils prodigue.

 

 Sur la route, j'ai croisé une moto, une 125 Honda verte avec un guidon à moustaches, pensez si on s'est salué haut et fort! Ici, les motos passent l'hiver au garage, c'est peut-être pour ça que quand on dit à un Italien que les chromes des machines italiennes rouillent à une vitesse égale à V, il n'est pas rare qu'il vous regarde d'un air totalement incrédule. Remarquez qu'il n'est pas non plus très logique de faire de la moto par mauvais temps... Enfin...

A quoi ressemble Milan? Pour le moment, avant tout, à une grande ville où il fait froid et il pleut. En dehors de cela, disons que c'est une grande ville moderne, où passé et présent, ancien et nouveau arrivent à cohabiter sans trop se bousculer l'un l'autre. Cela s'est modernisé avec un certain sens de l'harmonie. Ce n'est pas dans le vieux Milan que l'on a construit la tour Montparnasse, merci.

 

Au début de cette histoire, quand j'étais en Egypte, je vous ai dit avoir trouvés ridicules les pyramides, tout simplement elles n'avaient pas été crées pour l'homme, mais pour des dieux, pire encore pour des cadavres d'hommes qui se prenaient pour des dieux.

 

Ces dieux-là sont morts, et maintenant on se retrouve gros-jean, avec des tas de cailloux de 14O mètres de haut, que l'on montre aux touristes pour faire voir jusqu'à quel point on a pu être con. Je me méfie du gigantisme, des pyramides, de la Tour Eiffel, de la Tour Montparnasse, des motos de 35O kg, à force de vouloir être le plus ceci ou cela, on finit par oublier la finalité de la chose, à construire, et se retrouver être le plus...

 

Vous m'avez compris. Euréka! Les Italiens font les villes comme ils font les motos: c'est pas parfait, il y a des pannes d'électricité, parfois la peinture s'écaille, mais c'est beau, harmonieux, manifestement conçu pour l'homme et on a joie à fréquenter. Un jour, faites une petite cavalcade sur une 3 1/2 Morini Sport, une Ducati 9OO SS, ou une Guzzi Le Mans, et même si vous n'achetez pas, vous me comprendrez.


Cela dit, il y a des exceptions: il y a un quartier de Milan fait d'immeubles hauts et prétentieux, raides lisses et guindés comme des moteurs de 1OOO Laverda. C'est le quartier "noir" de Milan, et on appelle ça l'architecture fasciste. Il faut de tout pour faire un pays, faut croire. J'aime bien Milan, mais sans plus. C'est une ville d'affaires, donc on marche vite dans les rues; Milan, c'est la plus sérieuse des villes d'Italie. Il va être

 

 



                                                  Modéne, mardi matin  




Y'a pas, ça se gâte. Je suis parti de Milan, hier midi, eh oui, le temps de déjeuner, de bavarder, de dire au revoir, ça passe vite, la mamma de Stefano a écrasé une larme. Elle avait toujours rêvé d'une famille nombreuse, elle n'a eu qu'un fils avant de perdre son mari.

 

" Avec toi-snif- j'avais l'impression d'en avoir un second".

 

Quand j'ai pris la route, il n'y avait pour une fois pas de brouillard sur Milan. Sûr que c'est pour ça qu'il s'est mis à pleuvoir, dru, dru, dru. Bah, le jour, ce n'est pas la mort, mais sitôt la nuit tombée, les lunettes mouillées, les phares des voitures d'en face, enfin vous saisissez...

 

A quarante bornes d'ici, mon filament de code a claqué, j'ai eu la flemme de m'arrêter sous la pluie, je suis arrivé ici en suivant les feux rouges d'une bagnole.

 

Coup de bol, le premier hôtel que j'ai trouvé était bien et pas cher. J'ai mis mes sapes à sécher et dodo, bercé par le bruit de la pluie au dehors. J'aime beaucoup le bruit de la pluie quand je ne suis pas dessous. Ce matin en me réveillant, le temps de réaliser où j'étais, j'ai tendu l'oreille, je n'ai pas entendu la pluie et je m'en suis réjoui. J'ai eu tort. Il ne pleut plus, d'accord, mais c'est parce qu'il neige...


 

 

                                                          Bologne, mardi soir



C'est tout de même un pays sympa, l'Italie, y'a pas. Après avoir déneigé
la Puce, je suis parti sur Bologne, pour aller visiter les collègues de Motosprint. Cela neigeait toujours dru, mais la route n'était pas bien méchante. Ce n'est pas bien difficile de rouler sur la neige, surtout avec une moto petite et légère.

 

 Le pire au fond, ce sont les automobilistes qui se traînent et paniquent pour un rien.. Pour tout arranger, je me suis complètement embrouillé dans les environs de Bologne. Un panneau, Bologne 18 km. Des tours, des détours, ah, un panneau, coup de gant sur les lunettes, Bologne 38 km.

 

Un quart d'heure plus tard, on a failli se faire emplâtrer par une 5OO Fiat qui balayait bizarrement la route tous freins bloqués. Alors, Puce et moi, on s'est arrêté dans un bistrot pour de refaire une santé.

 

C'est toujours rigolo quand on vient de rouler dans le froid et que l'on entre dans un bistrot bien chaud, tout, mais tout, se couvre de buée, trois secondes après être entré on est aveugle jusqu'à la cérémonie de l'essuyage des lunettes recto-verso.

 

Chaque coup, pendant un moment, on croit que ça va sécher tout seul. Macache, il faut toujours sortir le mouchoir... L'ambiance chaude du bistrot m'enveloppe, je me réchauffe les mains sur la tasse de caffè con grappa, je tremble un peu, les clients m'apostrophent " mais d'où viens-tu et où vas-tu par un temps pareil? De France? A Rome? Madonna! Sur ce motorino? Tiens, prends un coup de blanc".

 

 Un moustachu barbu me touche le bras "viens manger chez moi". Il monte dans son coupé Lancia, moi sur la Puce et l'on part dans la campagne. Au bout de quelques bornes, on passe une double grille de fer forgé, une allée de 2OO mètres de long, avec au bout... Disons une très grande et jolie villa. On pousse la porte. "Maman! J'ai emmené un invité!"

 

Et me voilà de nouveau en famille... "Veux-tu coucher ici ce soir? Tiens, goûte un peu ça: c'est chez nous qu'on le récolte". Maintenant, vous devez comprendre pourquoi j'aime à ce point l'Italie? Est-ce qu'elle est gentille avec moi parce que je l'aime, ou vice versa?


  

 

 

                                              Viterbo, mercredi midi.

 



Je pensais aller directement de Bologne à Rome, mais je me suis arrêté pour la nuit à Acqua pendente. Je ne voulais pas arriver de nuit à Rome, parce que Rome, ce n'est pas pareil! Fellini, le cinéaste, qui le connait bien, en a dit: "Tu peux dire n'importe quoi d'elle, elle te recevra toujours comme un fils et un amant".

 

Rigolez si vous voulez, mais c'est vrai que Rome est ma mère et ma maîtresse: par le passé, quand mon boulot me faisait caguer, quand j'en avais marre de Paris, j'allais me réfugier dans ses bras.

 

 Là j'avais une autre famille, d'autres amis. J'avais pris Rome comme on prend une maîtresse, quand on en a marre de voir toujours les mêmes têtes, ou comme on va voir ses parents qui se sont installés au loin, en dehors du temps, parce que là-bas c'est chaud, c'est tendre et que personne ne viendra vous y casser les pieds.

 

Excusez-moi, mais les spaghetti al sugo vont refroidir. Vous savez, j'ai connu un Italien qui n'aimait ni les spaghetti, ni les tortellini, ni les fettucine, ni les rigatoni, ni les cannolichi, ni les penne... Poverino! Il est mort à peine sevré...

 

Bon... Burp!...Pardon. Sur la route de Bologne à Florence, il s'est produit un miracle, un vrai, si! Depuis Milan, la Puce et moi, on s'était cogné un temps schifoso, moche quoi!  Départ de Bologne, j'avais bavardé avec un camionneur, à la cantine d'une usine de céramiques où l'on m'avait invité à boire un coup.

"Tu vas voir, sitôt passé la montagne, il fait beau!".

 

Puce et moi, on est parti avec le brouillard et la neige, le kâkâ, quoâ.. Négligeant l'autoroute et ses charmes frelatés, on a pris la route de Pistoia. Cela a été la zone. Un brouillard épais comme une bière irlandaise, des paquets de neige à moitié tassée partout, gelés et navigant au radar, on est arrivé au tunnel du passo della colina, 972 m.


Dans le tunnel, j'ai tout à coup senti qu'il faisait plus chaud. Pas un peu, beaucoup! Quand on a vu le bout du tunnel, devinez ce qu'on a vu, Puce et moi? Un ciel clair! De l'autre côté, macache brouillard, une route sèche, du soleil et un temps tiède. On avait quitté l'Italie du nord, c'était la Toscane qui nous disait bonjour.

 

Quand on est reparti d'Acquapendente, il a plu à seaux, mais quand il fait tiède, une averse n'est guère qu'une petite niche entre amis. Maintenant, je vais prendre la route, à 8O bornes d'ici, il y a Rome. Rome notre mère, notre  amante à Puce et moi. Ne vous affolez pas si on reste quelques temps sans vous écrire, on a beaucoup de rendez-vous secrets là-bas. Ci vediamo, belli...

 

 

 

Le Pirée, samedi

Eh bien, ça se précipite: après avoir plutôt agréablement traîné en Italie, ma Yam de Puce et moi sommes déjà au Pirée, dans le bateau qui va nous emmener, si Dieu le veut, à El Attakia, en Syrie. Cela va faire deux bateaux la même semaine.


A Ancone, sur la côte adriatique italienne, il y a trois jours, on a embarqué dans le "traguetto" Ancone-Patrai (Grèce) en pleine banqueroute: il ne nous restait pour tout viatique que 2OO grammes de fromage fondu "Bel paese", un pain d'une livre et le plein d'essence de la Puce.

On a tubé d'Ancone à un copain pour qu'il nous envoie quelque menue monnaie à Athènes, il n'y avait plus qu'à espérer.


Ce bateau Ancone-Patrai, on l'avait déjà pris Puce et moi, lors de notre voyage de noces en Jordanie en 1975. C'était alors un machin assez détestable, surpeuplé, demi-snob, une espèce de train de banlieue qui se prendrait pour l'Orient Express.

 

Cette fois-ci, en plein hiver, c'était plutôt sympa. Il y avait une majorité de camionneurs Grecs, Anglais et aussi un Français qui allait livrer 25 tonnes de Picsou Magazine à Athènes.

 

Trente-six heures de traversée sans problème, qui m'ont permis de vérifier une chose: c'est vrai que les Grecs aiment danser. Quand on vient passer ses vacances au pays de Srtaton de Sardes, on peut se demander si les Grecs dansent pour le plaisir ou pour le touriste; là, en plein hiver, dans ce barlu plein de prolétaires, il n'y avait pas de gentils organisateurs, mais jusqu'à trois heures du matin, ça a guinché démentiellement, le sirtaki, le hassapiko et tout le tremblement.

 

 

Je n'oublierai jamais un camionneur, petit et sec qui dansait, mazette! Comme Zorba dans le bouquin fabuleux de Nikos Karantzaki, et attention, les danses grecques, ce ne sont pas des trémoussements mesquins, il y a des figures hautement acrobatiques, je ne sais pas comment il a fait, mon routier, pour ne pas se mettre en morceaux, avec le roulis du bateau. Moi, je le regardais comme un con, en sirotant mon ouzo offert par un camionneur anglais qui avait tellement l'accent cockney qu'on eût dit qu'il le faisait exprès.


Puce et moi avons sacrément fait la tronche en biglant les horaires de notre bateau: arrivée en Grèce à 23 heures. Comme on n'avait pas un fifrelin pour payer l'hôtel et plus d'éclairage à l'avant depuis Monte Labbate, près de Pesaro, ça promettait une nuit à l'hôtel des courants d'air.

 

Heureusement, les routiers sont sympas, j'ai roupillé dans la couchette de secours d'un 38 tonnes qui attendait son passage en douane. J'avais beaucoup bavardé sur le bateau avec ces routiers au long cours.

 

 Sacrée race, ils ont un côté bédouin, ces gars-là; ils aiment leur métier, leur liberté, comme des fous. "J'ai été marié pendant 6 ans, me disait l'un d'eux, à l'époque je faisais souvent la Russie, je restais parti un mois. Un jour, ma femme m'a dit: c'est moi ou ton camion. J'ai gardé le camion et, maintenant, je suis libre, un jour ici, un jour là...".

 

 Je regardais mon routier pendant qu'une phrase me trottait dans la tête, la phrase-clé que Mowgli prononçait dans "Le Livre de la Jungle" pour se faire reconnaître des autres animaux de la forêt: "Nous sommes du même sang, toi et moi".

 

J'ai eu envie de le serrer dans mes bras, ce gros moustachu et de l'appeler "frère". Je lui ai flanqué une grande claque sur l'épaule et on a repris une tournée d'Ouzo...


Au petit matin, quand je me suis extrait de la cabine du Volvo, il pleuviotait sordide, mais le temps était doux. Puce et moi, on a pris la route Patrai-Athènes, piano-piano sur la poignée de gaz, on avait tout juste assez de coco pour arriver à Athènes, 22O km.

 

Pourvu, pourvu que les copains aient répondu "présent" et qu'on trouve un peu de fric à la poste restante, sinon, on n'a pas une fichue drachme en poche...

 

Elle est jolie cette route Patrai-Athènes, comme beaucoup de routes grecques, elle passe son temps à jouer à cache-cache avec la mer. Au bout d'une centaine de kilomètres, Zeus a fini par remballer son arrosoir, pour le restant du chemin on a eu droit à un chouette soleil qui nous a fait oublier la retraite de Russie de Rome à Ancone.

 

A flanc de montagne, avec la mer toute bleue, toute douce à nos pieds, on se laissait glisser, le nez au soleil, Puce zonzonnant doucement à cinq mille tours et soixante à l'heure.

 

On avait l'impression cent fois heureuse que cette fois on avait laissé l'hiver derrière nous, la route nous a paru courte, courte...

 

On ne s'est même pas perdu à l'entrée d'Athènes. On est allé direct à la poste de la place Omonia, Allah akbar! les copains ne nous avaient pas oublié, les sous étaient là...

 

J'ai enfourné fébrilement les talbins de mille drachmes et direction le premier restaurant. Trois jours de pain et de fromage, aïe, aïe! Justement, le patron du restau était en train de sortir de la broche un gros quartier d'agneau rôti. Cela a été la féria des papilles gustatives.

 

 Malgré tout, je n'étais pas trop fier en allant à l'agence de voyages, les bateaux Grèce-Syrie sont plutôt rares et je risquais d'avoir à attendre une dizaine de jours à Athènes. La vie y est plutôt chère et même en vivant à l'économie, dix jours, c'était bien long.

 

Dieu a encore été grand: un bateau qui aurait dû partir pour El Atakia le matin, avait été retardé et partait le lendemain matin! Il y a des jours comme ça, où l'on a , comme dirait Raymond Oliver, le cul bordé de nouilles.

 

C'est ainsi que Puce et moi nous retrouvons aujourd'hui dans un somptueux dortoir de troisième classe à bord du "Sol Phryne"; malgré sa jolie peinture, il est quelque peu rance, ce barbu. Enfin, avec l'aide de Dieu, il arrivera peut-être à nous traîner jusqu'en terre arabe, Puce et moi...

 

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