Ce matin, je quittais le village d'Illizi au lever de soleil et, alors que le jour décline après ces 168 kilomètres parcourus à 30 km/h maximum, je cherche un endroit où je pourrai passer la nuit.

Mais, sur ce plateau du Fadnoun, seule la pierre a été autorisée à s'installer. Même l'homme semble avoir abandonné l'endroit vu que je n'ai croisé qu'un véhicule au cours de la journée. Je repère un rocher plus gros que les autres qui me donne l'illusion d'une protection pour mon bivouac. Le jour décline vite en ce mois de décembre et je m'empresse de monter ma fidèle tente.
La température baisse rapidement et je savoure ma soupe déshydratée alors que les étoiles prennent place en brillant de mille feux. La fatigue s'abat sur moi après ces 10 heures de piste avec une moto trop lourdement chargée . Les deux jerricans d'essence étaient indispensables mais les 20 kilos supplémentaires un peu trop présents sur le porte-bagages.
Je me glisse dans mon sac de couchage. Je ne peux cacher une certaine inquiétude tant je suis envahi par un sentiment de solitude extrême. Mais je suis également submergé par la joie énorme de fouler le sol de ce plateau tant convoité après avoir réussi à mener à bien cette éprouvante étape. Le désert ne peut laisser indifférent celui qui ose l'affronter.
Je ferme les yeux avec ce flot d'émotions partagées en moi. Je n'ai plus qu'à laisser le sommeil me gagner. Soudain, je perçois derrière mes paupières un flash. J'ouvre les yeux et ma tente s'illumine une nouvelle fois. Je sors. Au loin, j'aperçois des éclairs qui semblent vouloir embraser le plateau minéral sur lequel j'ai décidé de faire halte. L'inquiétude fait place à l'angoisse. Je n'ose imaginer la violence d'un orage sur ce sol rocailleux à 1000 mètres d'altitude.
Mon seul abri, c'est ce petit bout de toile dans lequel je m'empresse de retourner. La peur au ventre, je surveille l'avancée des éclairs à travers la moustiquaire. Les minutes s'écoulent et je constate avec soulagement que mon campement ne se trouve pas sur la trajectoire de cet orage improbable dans un tel lieu. La fatigue prend le dessus et je sombre dans un lourd sommeil récupérateur.
La nuit tire à sa fin. Je consulte ma montre. Il va être temps de me lever si je veux profiter des premières heures les moins chaudes pour rouler dans les meilleures conditions. Pour l'instant, je profite du nid douillet que représente ce petit bout de toile. Je me décide enfin à m'extirper de mon sac de couchage prévu pour les plus basses températures. Le froid me saisit lorsque je sors. Le thermomètre installé sur ma moto indique une température de 2 degrés en dessous de zéro.
Pendant que l'eau chauffe sur mon réchaud à essence, je jette un regard attendri à ma tente posée sur ce lit de cailloux. Elle est mon refuge, mon cocon, l'endroit où je peux m'isoler. Derrière cette apparente illusoire protection, je me sens en sécurité. Avec elle, j'ai pu me protéger des fortes pluies et des vents de sable. Elle a été le rempart au chacal qui avait laissé sa trace lors d'un bivouac entre deux dunes de sable de l'erg oriental, m'a permis de mettre ma nourriture à l'abri des gourmandes gerboises à l'activité noctambule effrénée. J'ai appris à l'apprécier à sa juste valeur. Deux petits kilos prenant peu de place sur mon porte bagages mais qui me permettent de vivre cette vie de nomade que j'embrasse au fil des années lorsque je décide de partir à la découverte de contrées éloignées et à la rencontre de leurs habitants.
La tente est la maison du voyageur. Je l'ai achetée en 1987 en prévision d'un long voyage en Afrique noire. Trente huit années plus tard, elle est toujours mienne. Elle porte bien sûr quelques stigmates des épreuves que nous avons vécues ensemble mais ce sont justement ces expériences partagées qui l'ont rendu si précieuse.
Dorénavant, derrière son tissu fatigué et son odeur caractéristique, elle me raconte les histoires de mes voyages passés tout en m'en promettant des futurs tout aussi beaux. La dernière fois, c'était à Chefchaouen, en 2024 et la nuit passée sous cette toile d'aluminium fut bercée d'émotion.
