Sortie de mon premier roman : L’araignée et les volets de bois

L'Autre


Hamid a choisi de s’arrêter ici pour la nuit. Hier, j’ai laissé ma moto dans le camping de Djanet. Il m’était impossible de poursuivre mon chemin à son guidon pour visiter l’immensité du désert du Tassili N’Ajjer.

 

 

Non loin de notre campement, je distingue les contours des hautes falaises du canyon d’Essendilène. C’est cet endroit qui a servi de base au merveilleux roman de Roger Frison Roche écrit en 1954. Je distingue également une modeste maison de pierre. Hamid me dit qu’une famille habite ici mais que nous n’allons pas la déranger ce soir. Alors que nous terminons notre repas, une ombre s’approche. Un homme sort de la pénombre et vient nous saluer. La discussion s’engage autour du feu de campement. Il parle d’une voix très douce comme pour ne pas perturber le silence qui nous entoure. Lentement, avec un plaisir évident, il replonge dans son passé en nous racontant le temps où il partait vers le sud dans les caravanes de chameaux; son univers actuel, c’est cette petite maison de pierre et ce lieu superbe, isolé qu’il a adopté.

 

Le lendemain matin, nous rejoignons notre nouveau compagnon dans sa modeste demeure. Il nous invite à boire le thé dans la minuscule cour de sable autour du foyer encadré par sept belles pierres grises, sa femme et leurs quatre enfants apparaissent en souriant. Plus tard, nous partons dans l’oued entouré de pics aux formes tourmentées et il nous explique dans un mauvais français l’utilisation des plantes qui poussent ici pour se nourrir ou se soigner, nous montre les traces fraîches d’un fennec, d’un chacal, part dans son si beau rire, éclatant de joie de vivre, marche, en avant, en chantonnant doucement, appelle le moala moala, petit oiseau blanc et noir très respecté par les Touaregs, gratte la roche pour en extirper le sel. Nous découvrons une guelta, au fond de la vallée avec l’eau en surface, si rare dans cette région. Avec des mots simples, il raconte son bonheur de vivre dans cet endroit.

 

Ce faisant, il bouleverse mes certitudes. Je regarde son environnement. Rien de tout ce qui fait mon quotidien n’est présent ici. Toute notion de confort tel que je le connais depuis ma naissance est absente. J’ai été élevé « à l’occidentale » et, inconsciemment, cette manière de vivre m’a semblé être la seule crédible dans le monde moderne. En fait, je ne me posais même pas la question, vivais dans ma bulle, centré sur mon nombril. Ce long voyage dans le sud algérien n’était pas mon premier et j’avais déjà côtoyé lors de mes rencontres des modes de vie différents du mien. Mais, jusque-là, je les regardais avec la suffisance de celui qui sait, qui a raison. Tout au fond de moi, il y avait ce sentiment que, tôt ou tard, ces hommes et femmes avec une conception de la vie aux antipodes de la mienne n’auraient pas d’autre alternative que de la rejoindre.

 

Je me demande si la rencontre avec ce Touareg n’a pas été l’élément déclencheur d’une vision personnelle plus ouverte du monde dans lequel je vis. Je pense que j’ai peu à peu cessé de le voir avec des strates. Nous sommes tous des êtres humains et chaque conception de la vie est légitime. Différente de celle de son voisin, peut-être, mais ni supérieure, ni inférieure, simplement légitime.

 

En voyageant, je pensais partir à la recherche de nouvelles contrées et j’avais soif de découvertes. J’ai partagé plus ou moins longuement des moments avec ces hommes et femmes si différents en ayant ce sentiment ténu que nous nous comprenions, même si nous ne faisions que nous effleurer. En fait, plus que de la compréhension, c’est de l’acceptation dont il s’agit, sans jugement, et le voyage, à condition d’abandonner ses préjugés, est un merveilleux moyen d’embrasser le monde et ceux qui le peuplent.