La nature humaine est bien faite. Elle a une faculté d'adaptation qui lui permet de faire face aux changements extérieurs qui émaillent sa vie. C'est la réflexion que je me fais alors que j'ai quitté les montagnes de la Karakoram Highway entre la Chine et le Pakistan et que j'ai pris la direction de l'ouest annonçant le chemin du retour.

Cela fait maintenant trois semaines que je circule sur les routes pakistanaises et je me suis progressivement habitué au comportement parfois suicidaire de tous ceux que j'ai pu croiser. Les (magnifiques) camions surchargés au bord de la rupture dont j'ai pu voir les épaves dans les fossés ou au fond des ravins, les deux roues (avec ou sans moteur) qui virevoltent au gré des envies du propriétaire, les charrettes imposantes qui constituent des obstacles à ne surtout pas négliger à la sortie des virages en aveugle, les minibus toujours pressés croulant sous le poids des trop nombreux passagers et de leurs bagages entassés sur le toit.
J'ai développé un sens de l'anticipation encore plus poussé que d'habitude, condition sine qua non pour parvenir à survivre dans cet univers hostile. C'est devenu naturel chez moi de focaliser mon attention sur mon environnement tant j'ai compris que, comme on le dit parfois chez nous, "un accident est vite arrivé". Ici, ce n'est pas qu'une expression, cela fait partie du quotidien.
D'ailleurs, alors que je mange dehors dans un petit resto, j'aperçois une petite Suzuki pick-up qui passe à pleine vitesse dans le virage. Le conducteur saute sur les freins pour éviter le camion arrivant en face. La voiture part en embardée, est déséquilibrée sur une bosse, se couche sur le flanc et glisse dans un bruit de ferraille pour terminer sa course folle contre un poteau électrique. Effaré, je me suis levé précipitamment de ma chaise; le cuisinier à coté de moi se contente de lever les yeux avant de poursuivre son travail. En une minute, les personnes présentes sur les lieux redressent le véhicule dont le moteur est resté allumé.... et le conducteur et son passager reprennent immédiatement la route sans même se donner la peine de sortir et vérifier l'étendue des dégâts sur la voiture!
Plus tard, alors que la journée tire à sa fin, j'aperçois, de profil, un semi-remorque que je ne vais pas tarder à croiser, alors qu'il s'apprête à négocier le virage. Un signal d'alerte résonne dans ma tête. Est-ce que ce ne sont pas des pneus que j'ai cru entrevoir derrière le camion? Je plonge sans réfléchir sur le bas coté en terre tout en freinant en catastrophe. Une seconde plus tard, surgit sur ma voie de circulation un minibus Toyota rouge penchant dangereusement sous l'effet de son chargement largement au dessus du poids maximal autorisé et de sa vitesse excessive !
Je suis passé très près de la catastrophe. Ma réaction instinctive m'a sauvé la vie en évitant un choc frontal dont je n'ose imaginer la violence!
Je reste un long moment sur le bord de la route, laissant mon coeur reprendre un rythme plus raisonnable après cette énorme frayeur. Je me souviens de la réflexion que nous nous étions faite, il y a quelques jours de cela , avec Vincent et Stéphane, les deux motards suisses qui avaient partagé une bonne partie de mon séjour au Pakistan. « A tout moment, la mort peut frapper sur ces routes ». Aujourd’hui, elle m’a effleuré avec ce minibus fou. Et la perspective de simples blessures n’était guère plus réjouissante. J'ai encore en tête la réflexion de ce voyageur australien qui avait attrapé le choléra ici. "Dans les hôpitaux du pays, même les médecins qui y travaillent meurent" m'avait-il dit avec un humour très britannique!
Quelques jours plus tard, je retrouve la longue traversée du Balouchistan qui doit me mener à la frontière iranienne. J'ai alors l'impression de pénétrer sur l'autoroute du soleil en France après avoir vécu ces folles conditions de route. Dorénavant, sur cette très longue ligne droite déserte, les seuls obstacles à éviter, ce sont les langues de sable qui ont parfois envahi le revêtement.
Et, croyez moi, elles sont beaucoup plus prévisibles dans leur comportement que les conducteurs du pays!




