Sortie de mon premier roman : L’araignée et les volets de bois

Brèves de voyage - L'attente

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L’attente

 

Je sors de mon sommeil. Je n’ouvre pas les yeux, juste les oreilles. Le village se réveille et les bruits du petit matin me parviennent, étouffés par le mur d’enceinte.

J’ai encore en tête les étapes intensives qui ont précédé mon arrivée ici, à m’enfoncer chaque jour un peu plus dans l’immensité du désert algérien.

Tout près, un chien aboie. Je le prends comme un signal et soulève doucement mes paupières.

Je remarque d’abord les deux lits métalliques qui me font face, m’attarde sur la table en bois qui a dû être bleue du temps de sa splendeur. Un rayon de soleil se faufile par l’interstice de la porte ; la poussière ambiante en scintille de plaisir. Contre le mur fatigué, mes bottes semblent regretter le temps où elles étaient régulièrement cirées ; leur noirceur est un lointain souvenir. Mes bagages sont empilés dans un coin de la pièce ; je les ai posés là, hier au soir, trop fatigué pour y mettre de l’ordre. Je ne désirais alors qu'une bonne douche et une nuit réparatrice, dans cette auberge de jeunesse déserte.

Enfin, je me décide et vais ouvrir la porte de ma chambre. Aussitôt, une vive clarté m’éblouit ; le soleil est déjà haut et la cour intérieure renvoie un air surchauffé et sec.

Dehors, il y a ma moto, posée sur sa béquille latérale. Je me surprends à lui parler « Demain, c’est le grand jour ».

Je m’approche de ma monture et m’accroupis devant elle ; j’entreprends de l’examiner, lentement, en m’attardant sur ses moindres recoins. Elle parait en pleine forme, mais j’ai en tête l’étape précédente au cours de laquelle, brutalement, son moteur a eu des coupures ; sur cette interminable ligne droite de 350 kilomètres, l’angoisse m’avait saisi.

 

Après un rapide petit déjeuner, je pars rejoindre l’unique station d’essence et fais le plein du réservoir et des deux jerricans. La petite ville d’Illizi semble gagnée par une douce torpeur ; les passants rasent les murs, à la recherche d’un peu d’ombre.

Je rejoins l’auberge de jeunesse, sors tous mes bagages dans la cour et entreprends d’y mettre un peu d’ordre. Ce n’est pas indispensable, mais j’ai un besoin impérieux d’occuper mon corps et mon esprit pour m’empêcher de penser à la journée du lendemain.

L’homme qui s’occupe de cette auberge de jeunesse vient me voir. Il me fait part de ses craintes; prendre la piste seul lui parait déraisonnable, dangereux. Il me conseille vivement d’attendre le passage hypothétique d’un véhicule pour me joindre à lui. Mon angoisse monte d’un cran.

Je pars marcher dans les rues de ce village si calme ; les nombreuses maisons de pierre m’annoncent le type de terrain qui m’attend lors des étapes à venir. Je m’installe à la terrasse d’un café désert. Je m’arrête au septième thé ; sept, mon chiffre fétiche. Une façon de me rassurer.

J’examine ma carte routière, une fois de plus. Je suis mon itinéraire avec le bout de l’index, m’arrêtant parfois, essayant d’imaginer l’état de la piste à travers les changements de couleur.

La journée tire à sa fin. Jusqu’au bout, j’ai espéré un miracle, une rencontre inespérée. Mais mon voyage semble placé sous le signe de la solitude.

Je sais que demain j’en aurai terminé avec la douceur des hautes dunes de l’erg oriental bordant la route au revêtement parfait. Les rares témoignages que j’ai pu lire parlent de paysage lunaire, de blocs rocheux, d’absence de végétation.

Je m’imagine au guidon de ma lourde moto, progressant sur la piste accidentée, seul. La peur est là, tenace, qui me pousse à faire demi-tour.

Mais, tout au fond de moi, il y a cette envie d’aller plus en avant dans ce voyage, à la découverte de ce désert tout à la fois fascinant et effrayant.

La nuit me surprend, perdu dans ses pensées ; je rejoins ma chambre Le sommeil arrive en douceur.

J’achève le chargement de ma monture à l’aube. J’enfourche ma moto, replie la béquille latérale. Un coup de démarreur ; le souffle, puissant des deux pots d’échappement rebondit sur le mur d’enceinte proche et résonne dans la cour intérieure silencieuse; je laisse le moteur monter en température puis me décide, enfin, la gorge serrée, à enclencher la première.

Je traverse, sur un filet de gaz, le village endormi. Les maisons se font plus rares, la route disparaît soudainement.

Devant moi, il n’y a plus que la piste. Je parcours quelques kilomètres et m’arrête près d’un arbre, peut-être le dernier que je vais croiser sur ce plateau.

Au loin, je distingue des rochers à perte de vue ; c’est le plateau du Fadnoun. Je caresse le tronc encore rempli de la fraîcheur nocturne de ce mois de décembre. Le contact avec le bois lisse me réchauffe le cœur. Je ressens comme une sorte d’encouragement.

 

Je respire profondément, enfile son casque. Je suis prêt à affronter ces trois jours de piste.

 

Le voyage se conjugue avec le mouvement permanent. Mais, parfois, il y a des arrêts dans cette marche en avant au cours desquels on se retrouve dans l’attente. D’un visa, d’une autorisation, d’une santé à retrouver, d’une moto en cours de réparation ou dans l’anecdote relatée ici d’une décision difficile à prendre. Cette pause souvent contrainte n’est que le prélude à un nouveau départ et elle apprend au voyageur à ajouter la patience dans la liste de ce que l’on doit emporter au fond de ses sacoches. Le voyage est pour moi une véritable école de la vie.