Sortie de mon premier roman : L’araignée et les volets de bois

Royal Enfield 650 Interceptor

 

Cela fait maintenant de nombreuses années que je vois arriver des motos utilisant la fibre nostalgique de certains motards. Les constructeurs leur proposent des modèles à l'esthétique rétro mais, sous cet habillage à l'ancienne, il y a une mécanique moderne répondant aux normes en vigueur. Je dois avouer qu'elles ne me laissent pas indifférentes, ces machines, car elles sont souvent soignées dans le détail et leur choix d'une puissance raisonnable correspond à mes attentes. Cela fait d'ailleurs quelques semaines que je peux admirer une magnifique Kawasaki W 800 chez mon concessionnaire. Reste la question de l'usage quotidien; qu'en est-il avec ces motos?

Dans mon groupe musical, nous sommes deux motards et Michel possède une Royal Enfied 650 Interceptor qui a pris la succession de la 500 monocylindre de la même marque. En pleine réflexion sur sa future monture (peut-être une CB 500 X), il m'a proposé une petite balade avec échange de nos motos. Toujours disponible pour une virée sur deux roues, j'ai bien sûr accepté.

Fin de journée. La chaleur est de la partie. Je m'installe aux commandes de la Royal Enfield. La selle n'est pas d'origine; elle a été modifiée pour apporter un peu plus de confort. Le bémol, c'est une hauteur en selle en légère hausse. Je m'attendais à poser les pieds à plat sur le sol mais ce n'est pas le cas. Je pose les mains sur le guidon; je le trouve un peu trop éloigné et trop bas. Coup de démarreur, le bicylindre se réveille dans un bruit très discret, sans bruit mécanique parasite. J'enclenche la première et relâche l'embrayage très progressif.  Le moteur confirme sa bonne volonté en distillant sa puissance de manière très feutrée. Mes premiers tours de roues sont légèrement hésitants du fait d'une ergonomie inhabituelle pour moi. Je cherche le sélecteur qui ne vient pas naturellement au niveau de la botte.  

La rondeur de ce moteur est étonnante avec une grande souplesse; aucun à-coup à la remise des gaz à des régimes pourtant bas. C'est une caractéristique que j'apprécie beaucoup sur une moto. 

Par contre, je suis pas complètement à l'aise dessus. Je me sens posé sur la selle et cela m'empêche de faire corps avec la machine.

Je monte les rapports; en 6ième, à 4000 tours  /minute, la moto roule à 95 km/h. A la coupure des gaz, je suis surpris par l'absence de frein moteur avec ce sentiment étrange que la moto continue à rouler sur sa lancée. Je ne suis pas partisan de quelque chose de trop brutal à ce niveau-là (et j'ai d'ailleurs rallongé la démultiplication de ma moto) mais, sur cette Royal Enfield, je souhaiterais que le frein moteur soit un peu plus présent. 

Les mises sur l'angle nécessitent plus d'engagement que sur ma moto habituelle. En fait, la prise en main de cette moto requiert un peu de patience; elle ne se révèle pas comme une simple japonaise. Cela fait peut-être partie de son charme...

Progressivement, je m'adapte à ses particularités et je hausse le rythme. La moto reste facile à mener même si elle oppose une résistance plus grande que ma moto pour virer. J'ai le sentiment d'une machine plus longue et le guidon plus bas et moins large ne permet pas son utilisation pour un pilotage au guidon. Mais la Royal Enfield reste saine, avec un châssis neutre et des suspensions prévenantes. Le train avant met en confiance et la fourche n'a pas de réaction ferme sur les inégalités de la route. Je sollicite un peu plus le moteur et il ne se départit pas de sa rondeur; on reproche aux Honda la linéarité de leur motorisation mais je dois dire que cette moto indienne en possède toutes les caractéristiques. L'aiguille du compte-tours grimpe mais à aucun moment je ne ressens le moindre changement dans la manière de délivrer la puissance. Je le trouve peu expressif et c'est une surprise pour moi. Je pensais rencontrer un moteur plus vivant.

La route s'élève alors que nous dirigeons vers la Croix Blanche. Les virages se font plus nombreux et serrés et la moto les enfile avec une certaine agilité, les pneus étroits doivent jouer leur rôle. Le freinage est au diapason en se montrant progressif même si je trouve le levier un peu trop éloigné; quant à la pédale de frein , je la souhaiterais un peu plus relevée car j'ai parfois l'impression d'aller "la chercher" avec le bout de ma botte. En fait, je n'arrive pas à me relâcher sur cette moto avec laquelle je ne fais pas complètement corps. Je me demande si la selle légèrement rehaussée n'a pas eu une incidence avec une position de conduite qui s'en est trouvée elle aussi changée. 

 

Après une petite halte pour la séance photos, nous reprenons la route de Juillan. Je continue à profiter de la souplesse excellente du bicylindre qui accepte de musarder à 2000 tours en sixième et de réaccélérer en douceur. Mais, au fil des kilomètres, le manque de répondant du moteur me saute aux yeux. Pourtant, ma conduite coulée se satisfait habituellement de motos à la puissance modérée mais, au guidon de cette moto indienne,  cette façon un peu "anémiée" de délivrer les chevaux m'a rebuté.

Notre petite heure se termine sur une note mitigée. Ce mélange d'ergonomie perfectible et de manque de caractère mécanique m'a laissé sur ma faim. Pour résumer, elle ne m'a pas parlé, cette Royal Enfield. Malgré sa plastique séduisante et des qualités routières indéniables, nous n'étions pas en phase tous les deux. Et je la quitte sans regret.

 

PS: cet essai m'a montré une fois de plus les limites des essais de la presse pour le motard. J'ai en effet le souvenir de conclusions très favorables de celle-ci à l'encontre de cette moto indienne. Ma déception en fut d'autant plus grande. Cela me confirme que, au delà des qualités objectives de la machine, le ressenti personnel que l'on va éprouver à son guidon est primordial. Or, dans le cas présent, à aucun moment, je n'ai eu le sentiment de faire corps avec cette Royal Enfield et je dois reconnaitre qu'elle m'a laissé de marbre. Je pourrais me dire que c'est ce type de moto qui ne me convient pas mais le souvenir tenace d'un énorme plaisir au guidon de la Triumph Street Scrambler 900 me démontre le contraire.