Sortie de mon premier roman : L’araignée et les volets de bois

France-Pakistan

Tarbes (22 février 2002)

Il y a d’abord le départ dans la fraîcheur hivernale du matin, après une très courte nuit. Ma Transalp m’attend dans le garage familial, chargée depuis trois jours. Puis, ce sont les adieux toujours difficiles, avec le regard des proches dans lequel on lit toute l’inquiétude que l’on peut éprouver pour la personne que l’on aime et qui part, seule, quatre mois, sur les routes du monde.
Enfin, les premiers tours de roues, la gorge serrée, l’estomac noué.

Pont à Ispahan

 

 

Puis, la route, et l’esprit qui s’allège au fur et à mesure que les kilomètres passent. Les premiers arrêts pour faire le plein d’essence, avaler une boisson chaude, et la première rencontre avec une dame très distinguée et très intriguée par le chargement de la moto. Son étonnement teintée d’un certain scepticisme quand je lui annonce ma destination : Katmandou. Je la laisse avec ses doutes et je commence enfin à sourire dans ma tête; mon voyage prend forme.


Arrêt chez le frangin et sa petite famille dans le massif de l’Estérel. Je décide de rester une journée car je me sens épuisé. Etrange ce besoin que j’ai eu de quitter immédiatement Tarbes dès le lendemain de ma dernière journée de travail, comme si je m’élançais pour une course. Etait-ce pour oublier cette sourde angoisse qui m’étreignait avant de m’élancer seul dans cet long périple ? Peur de passer à l’acte après ces longs mois de préparation ?


Peut-être, mais il y avait aussi cette mauvaise nouvelle venue du consulat Iranien trois jours avant mon départ : mon visa avait été refusé par les autorités du pays. Gloups ! Cela remettait en question mon voyage. Car, aller à Katmandou sans passer par l’Iran compliquait sérieusement l’itinéraire. Un simple coup d’œil sur une carte du monde situait l’ampleur du problème.


Alors, parce que j’ai l’espoir d’obtenir un feu vert au consulat d’Iran d’Ankara, j’entame un véritable marathon en traversant l’Italie dans la journée jusqu’à Ancone. J’embarque dans la foulée à bord d’un ferry en partance pour Igoumenitsa, en Grèce.

 

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Sitôt après avoir quitté le bateau, j’emprunte la route de montagne qui s’enfonce dans les terres. Virages à n’en plus finir, un rêve pour le motard….à condition de ne pas prêter attention au froid environnant et aux plaques de verglas. Brrr ! Je me gèle consciencieusement sur ma Transalp et je bénis mes poignées chauffantes et mes manchons.
Mon premier thé grec (lipton yellow, tout se perd !) est un véritable moment de bonheur dans ce petit village haut perché. Trois cafés déserts côte à côte me tendent les mains. Je choisis celui dans lequel la propriétaire me sourit derrière la vitre.


Le Grèce me semble poursuivre la modernisation que j’avais pu constater entre 1984 et 1998 mais, de temps en temps, un homme avec son âne et quelques vieilles femmes habillées de noir font de la résistance.
La région des Météores m’accueille mais pas la petite pension où j’avais passé la nuit quatre ans auparavant alors que s’achevait mon tour de la méditerranée. Fermée à cette époque de l’année. J’étais dans un tout état d’esprit à l’époque; j’avais 14 semaines de voyage derrière moi au cours desquelles j’avais fait des dizaines de rencontres d’une rare gentillesse, visité des déserts extraordinaires comme celui de l’Akakous en Libye, le désert blanc et le Fayoum en Egypte, marché des heures durant dans les rues du Caire ou de Damas, admiré l’extraordinaire site de Pétra en Jordanie, gravi avec une grande émotion le mont Moïse au sommet duquel j’avais passé une inoubliable nuit, sous les étoiles, mis à mal mon rythme cardiaque sur les routes Egyptiennes au milieu d’une circulation anarchique, rafraîchi mon corps surchauffé dans la mer rouge entouré de milliers de poissons multicolores.


Ce soir là, mon voyage me tend les bras, mais je ne sais pas encore ce qu’il me réserve.
Je fais une longue marche au milieu de ces pitons rocheux au sommet desquels dorment quelques monastères. Le ciel est d’un bleu très pur, quelques arbres en fleurs donnent une touche de couleur à ces étendues vierges de touristes et me laissent espérer une arrivée prochaine de la douceur printanière. Nous sommes le 25 février 2002.



Une longue étape m’attend le lendemain sur une route sans grand intérêt. Je commence à noter un changement dans la circulation. Les automobilistes sont plus approximatifs dans leur manière de conduire, les lignes blanches et les panneaux indicateurs semblant avoir un rôle plus décoratifs qu’en France. Quant aux routiers ; la recherche de la meilleure moyenne possible semble être leur leitmotiv ; alors que je fais une halte près d’une kantina (une vieille caravane aménagée en snack), un semi-remorque arrive à pleine vitesse, freine violemment, le routier en sort précipitamment, se dirige vers la kantina se fait servir un sandwich et repart immédiatement, pied au plancher. Un véritable arrêt de Formule 1 ! J’en reste estomaqué.


Malgré des paysages sans intérêt, le plaisir est au rendez-vous. Un plaisir plus cérébral avec une journée à tailler la route, retardant au maximum les arrêts essence et nourriture, laissant faire mon instinct qui me pousse à poursuivre, encore et toujours, le regard fixé sur le ruban de bitume, m’imprégnant fugitivement de mon environnement, usines, dépotoirs, villes, mais aussi la mer qui m’accompagne un long moment, les montagnes au loin et leurs cimes enneigées, un groupe de flamands roses. Personne d’autre que moi ne décide de la conduite à suivre et même si le but n’est que d’abattre des kilomètres, un très fort sentiment de liberté m’envahit à plusieurs reprises. Même si cela peut apparaître dérisoire à beaucoup, j’ai adoré cette étape « jusqu’au-boutiste ».


Alors que le jour décline, j’approche de la frontière Turque. Adieu, l’Europe. Avec une certaine excitation, je traverse le pont qui sépare les deux frontières. Le change est l’occasion de me sentir riche ; d’un coup de baguette magique, mes quelques centaines d’euros se transforment en centaines de millions de livres ! La pleine lune m’accompagne dans mes premiers tours de roues sur le sol turc et j’y vois comme un bon présage pour la suite de mon voyage.


Je m’arrête dans la première ville pour y passer la nuit. Tout de suite, je ressens un bien-être alors que je pénètre dans un petit resto où mangent quelques personnes du quartier. Dans cet endroit modeste, je reçois un accueil mêlé de gentillesse et de discrétion. Il règne dans ce lieu une atmosphère si différente du pays voisin.

Je savoure ce moment magique où tout mon esprit quitte définitivement son environnement quotidien habituel en fermant soigneusement la porte derrière lui pour rentrer dans celui du voyage.

Difficile à expliquer cette transformation qui s’opère en moi et qui me remplit peu à peu d’un sentiment de bonheur très fort.

A cet instant précis, une nouvelle vie s’offre à moi et, au delà de cette envie de visiter de nouveaux pays, d’y rencontrer les habitants, je me demande, alors que la nuit s’est installée depuis longtemps, si cette force intérieure qui me pousse à voyager ne prend pas sa source dans ce sentiment qui, systématiquement se manifeste dans chacun de mes voyages.

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De retour à l’hôtel, le patron m’invite à boire le thé dans le salon où les clients regardent la télévision ; l’émission qui passe est …. « Qui veut gagner des millions ? » !

12 millions de livres : c’est ce qu’affiche la pompe à essence une fois mon réservoir rempli. Bigre ! Je me sens soudainement moins riche que la veille. Une rapide conversion m’apprend que le carburant est aussi cher qu’en France. Heureusement, le pompiste me fait rapidement oublier ce détail en m’invitant à boire le thé. Quelle différence avec les stations françaises inhumaines où l’on se sert pour ensuite aller payer à la caisse.


Je me sens en pleine forme car j’espère arriver le soir à Ankara et aussi parce que, quelques heures auparavant, j’ai traversé le détroit des Dardanelles ; j’ai aimé cette attente alors que le soleil matinal réchauffait mon corps, les simits, ces petits pains au sésame, achetés à un jeune marchand ambulant, la lente arrivée du bac, l’embarquement de ma Transalp, et ce sentiment que, de l’autre côté, une belle journée m’attendait.


Je roule avec entrain pour ma première étape turque. Les routes sont en moins bon état qu’en Grèce, les constructions souvent plus modestes, les véhicules plus « fatigués », les conducteurs encore moins rigoureux mais, tout au long de la journée, j’y rencontre bien plus de chaleur humaine à chaque arrêt dans une station d’essence, un magasin, un restaurant. Une gentillesse empreinte de douceur. Oui, la Turquie me séduit comme elle a su le faire quatre années auparavant.


Je roule… comme je le sens, un peu comme tout le monde ici. Cela donne quelque chose de relativement anarchique, mais dans un certain calme, sans aucune agressivité.
A 80 kilomètres d’Ankara, je décide raisonnablement de m’arrêter; déjà près de 3000 kilomètres depuis mon départ pas si lointain. Une course un peu folle. Demain, j’espère que les portes Iraniennes vont s’entrouvrir pour me laisser rentrer dans ce pays qui me fascine.
Une belle pizza turque (pide), une savoureuse soupe de légumes et un thé (pour 2 euros le tout) dans un petit resto achèvent cette longue journée. Demain, de longues formalités m’attendent….

 

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Ankara (28 février 2002)

Lever aux aurores (une habitude depuis le départ), chargement méthodique de ma Transalp et une petite heure de route m’amène à Ankara. Petit problème : Ankara est une grande ville et un consulat, tout iranien qu’il soit, c’est très discret. Et je me sens perdu dans les grandes artères embouteillées. Heureusement, un motard Turc vient à ma rescousse et me guide jusqu’à destination. Il me suffit de suivre le panache de fumée qui s’échappe des deux pots de sa vieille Jawa 350.


Le fonctionnaire Iranien me demande si je désire un visa de tourisme ou un visa de transit. Mon cerveau se met alors à fonctionner à plein régime : « si je demande un visa de tourisme qui m’a été refusé il y a un peu plus d’une semaine, ne vais-je pas donner le bâton pour me faire battre ? ».

La peur de me voir interdire l’entrée en Iran est la plus forte ; j’opte pour un visa de transit de 7 jours. Mon interlocuteur exige malgré tout une lettre de recommandation de l’ambassade de France. Très simple, il suffit de se rendre dans ce petit coin de France… enfin, il faut le trouver d’abord. Heureusement, adepte de la chasse aux trésors, je finis par rencontrer une fonctionnaire Bretonne qui s’occupe de moi avec beaucoup de gentillesse.


Plus étonnant, elle me met en garde contre les risques existant en Turquie : entre les tremblements de terre, les quatre régions dangereuses du Kurdistan, et la circulation, j’ai le sentiment qu’il va me falloir beaucoup de chance pour survivre dans ce pays !


Nouveau passage au consulat iranien : après avoir rempli des kilomètres de papiers, le fonctionnaire peu loquace me dit de revenir à 16 heures… après avoir déposé 30 dollars dans une banque iranienne. Un nouveau parcours du combattant m’attend pour trouver l’établissement bancaire.


Enfin, mon reçu en poche, alors que je sors du bâtiment et me dirige vers ma moto, une jeune femme française se précipite sur moi. Elle a repéré ma moto sur le trottoir et, ensemble, nous attendons son mari Turc qui arrive quelques minutes après… au guidon d’une Honda Transalp ! Ni une, ni deux, ils m’invitent au resto manger de délicieux raviolis turcs. Ensuite, je les accompagne chez le concessionnaire où ils vont chercher la moto de Virginie, une petite 125 Kunani, fabriquée en Turquie. Prix promotionnel : 2 milliards de livres !!


Peu après, je les quitte et rejoint le consulat iranien en croisant les doigts.


Quel bonheur quand on me remet mon passeport décoré d’un nouveau tampon. Je saute comme un cabri en quittant le consulat. Je n’ai droit qu’à 7 jours de séjour mais j’ai entendu dire que l’on peut demander des prolongations une fois dans le pays. C’est le moral gonflé à bloc que je rejoins l’appartement de Virginie et Médar qui m’ont invité chez eux.

A peine arrivé, nous partons assister à un concert d’un groupe Tzigane, « Les yeux noirs ». Un spectacle exceptionnel de virtuosité et d’énergie. Les deux frères violonistes, accompagnés par un violoncelliste, un accordéoniste et deux guitaristes nous offrent un véritable festival.


Je suis dans un état second ; cela fait une semaine seulement que je suis parti et j’ai déjà parcouru près de 3000 kilomètres, passé trois frontières, pour me retrouver dans ce magnifique théâtre sous le charme de cette musique.
La soirée se termine très tard dans la nuit chez mes nouveaux amis. Médar m’explique que la moto est un phénomène nouveau en Turquie ; les motards communiquent beaucoup par internet, créent des clubs, organisent des virées, ont soif de voyages. Lui rêve d’aller à Katmandou, comme moi mais les quelques difficultés administratives que je viens de rencontrer ne sont rien à côté de ce qui attend le motard Turc.

Cappadoce

Alors que la nuit pousse doucement le soleil vers la sortie, les premières cheminées de pierre de la Cappadoce m’apparaissent, un brin irréelles dans cette lumière entre chien et loup. Le froid gagne mon corps mais je suis confiant pour trouver un endroit où dormir. J’ai l’espoir, à défaut d’y croire vraiment, de retrouver mon copain gardien de camping, rencontré il y a quatre ans. Il m’avait offert de partager son repas quand dans ma vie il faisait froid (air connu) et j’avais passé deux chaleureuses soirées à jouer aux cartes en écoutant la radio avec lui.


Hélas, son camping est fermé et j’opte pour le seul ouvert où je n’ai pas de mal à trouver une place. Je suis seul….
La nuit est mouvementée. A deux heures du matin, je me réveille frigorifié, recroquevillé dans mon duvet et je termine ma nuit après avoir enfilé les chaussettes, le pantalon de survêtement, le pull-over et le bonnet ! Quel froid !

Cappadoce

Cappadoce

Du coup, je décide d’aller chercher un peu de chaleur dans la région d’Alanya. Une longue étape montagneuse, sinueuse qui s’achève sur une route côtière magnifique et dans un camping en bord de mer. Juste avant, la visite d’une pension déserte et en travaux m’a fait rebrousser chemin.

Je préfère cent fois plus le confort spartiate de ma petite tente que cet endroit lugubre dans la banlieue d’Alanya. D’autant que depuis 14 ans qu’il m’accompagne, ce petit bout de toile a fini par avoir une âme. Il a connu l’impressionnante nuit sur le plateau du Fadnoun en Algérie; le petit coin de paradis entre deux dunes de sable où un chacal avait laissé ses traces durant la nuit ; le désert blanc, aussi, où la lune, reflétant ses rayons sur les rochers calcaires, éclairait comme en plein jour ; le petit camping dans l’Atlas marocain, sous les orangers, où il suffisait de lever le bras pour déjeuner le matin. Une histoire commune, même épisodique, cela crée des liens.

Turquie Transalp


Soirée remplie de vague à l’âme à regarder le soleil se coucher, à contempler ma carte sans arriver à me décider sur la suite de mon itinéraire. En fait, au fond de moi, j’ai peur de l’inconnu qui m’attend plus à l’est de la Turquie, de cette région Kurde dont l’ambassade m’a mis en garde. Et personne avec qui en parler. Pas toujours facile, la solitude….


Alors, en attendant un déclic dans ma tête, je reviens sur mes pas, direction mon camping de Göreme. Au total, cela fait 1400 kilomètres à tourner en rond. Un peu excessif, j’en conviens mais je me dis que c’est pour mieux préparer mes étapes futures. Le temps de chasser le doute qui s’empare de moi sur ma capacité à poursuivre seul ce voyage.


Après une journée de farniente parsemée d’une ballade reconstituante et de délicieuses pizzas turques ainsi que d’une longue conversation avec Mehmet, un marchand de tapis parlant très bien le français, je me sens plus disposé à continuer ma longue route.

 


SalinUrfa (7 mars 2002)

Lever à 6 h30 en prévision d’une longue étape. Après Kayseri, je quitte le grand axe routier pour une route montagneuse plus déserte, traversant quelques rares villages, avec une neige omniprésente. J’aime ces paysages dénudés, loin des villes. Pour la première fois depuis mon départ, j’ai le sentiment que mon voyage est réalisable et que je le touche du doigt. Il est là, sous mes yeux, et c’est une impression délicieuse.


En fin de journée, je quitte l’air froid et vif des zones montagneuses pour un climat sec et poussiéreux.
Un court arrêt dans un village est l’occasion d’une belle rencontre avec trois gamins souriants qui, au moment de mon départ, insistent pour être pris en photo devant la moto.


Les 100 derniers kilomètres sont un calvaire : beaucoup de circulation et surtout une route « striée ». Comme si Gulliver s’était amusé, avec son peigne géant, à ratisser longitudinalement la route ; et, par endroit, il avait du appuyer fort le bougre ! Ainsi, ma Titine se dandine à qui mieux-mieux en cherchant sa trajectoire et moi, je serre les fesses en essayant de ne pas trop me crisper. Mais après une heure de ce traitement, ce revêtement me sort par les yeux ! Enfin, après 600 kilomètres, j’entre enfin dans la ville de SanliUrfa, à proximité de la frontière syrienne.


Après une bonne douche réparatrice, je pars marcher dans les rues de la ville, avec cette impression agréable d’être le seul touriste ici. En une journée, je suis passé d’une température hivernale à un climat qui me rappelle certaines régions désertiques de l’Afrique, avec cette poussière omniprésente. Je n’ai qu’à ouvrir en grand mes yeux, mes oreilles, mes narines pour m’imprégner de cette atmosphère orientale. Magie du voyage.

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Une grande étape m’attend le lendemain. D’abord, la traversée d’un long plateau où les pierres semblent avoir été posées par la main de l’homme (peut-être le Gulliver de la veille….) entre lesquels quelques troupeaux de vaches, chèvres et moutons cherchent leur maigre pitance, puis des champs immenses d’où émergent de magnifiques tons de vert, enfin une zone de montagne ocre avec, en contrebas, un torrent qui m’accompagne. De temps en temps, je traverse des villages où la pauvreté me parait plus présente.

Un premier arrêt s’impose à moi quand j’aperçois quelques hommes sur des tabourets prenant le thé au soleil ; bonne adresse, je rencontre Ibrahim, homme d’un certain âge avec qui le courant passe.

Kurdes dans un café


La route se poursuit, comme dans un rêve.
« Pas trop tôt ! »
Ca, c’est Titine qui veut en placer une.
« Qu’est-ce qu’il t’arrive ? »
« Je voulais simplement te faire remarquer que je trouve très agréable de porter moins de poids aujourd’hui »
« ?? »
« Ne fais pas l’innocent. Il était temps que tu te débarrasses de tout ce que tu avais dans la tête. Même moi, malgré mon moteur vaillant, j’avais du mal à emmener tout ça sur mon dos »
« Tu trouves ? »
« Oui, d’ailleurs, pour éviter toute rechute, j’aimerais que tu répètes 100 fois avant d’aller te coucher : carpe diem »
« Mais, Titine, tu sais très bien que l’important est d’agir en ce sens ; savoir que l’on doit agir ainsi n’est pas suffisant »
« Peu importe, ça ne peut pas te faire de mal »
Quand une moto veut avoir le dernier mot….

Turquie région kurde

Dans le village de Baykan, je stoppe devant un Pide salonu, un petit resto qui fabrique des pizzas turques. Cela fait un moment que je suis arrêté par des barrages militaires et j’ai croisé parfois des blindés. La région doit être sensible si j’en juge par le nombre de postes militaires sur les hauteurs. Encore un beau moment avec le propriétaire et son petit qui enfile mon casque, puis un ami à lui qui, avec difficulté compte tenu de la barrière de la langue, m’indique qu’ici, je suis au Kurdistan et que ça n’a rien à voir avec la Turquie. J’avais saisi la différence, merci…. Au moment de payer, l’homme me fait comprendre que ma présence dans son modeste resto lui suffit.


Cette belle journée s’achève dans un paysage de neige, avec le lac de Van en contrebas, à 1700 mètres d’altitude. Superbe !

A l'entrée de Tatvan


La promenade du soir dans les rues de Tatvan me conforte dans cette impression qui me poursuit depuis quelques jours; aucun voyageur à l’horizon, à croire que je suis le seul étranger à visiter la Turquie et à me diriger vers l’Iran à cette époque de l’année.

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Orumiyeh (Samedi 9 mars 2002)

Je suis dans le hall de mon premier hôtel iranien et je dois avouer que je n’ai pas encore atterri. J’ai du mal à réaliser où je me trouve.
Ce matin, départ de bonne heure selon de bonnes habitudes ! Pendant 150 kilomètres, j’ai longé le lac Van ; j’étais bien, prêt à franchir la frontière iranienne dans la journée. Puis, je me suis engagé sur une route sinueuse qui s’élevait de plus en plus. Le froid était intense à mon arrivée au sommet d’un col ; le panneau indiquait 2700 mètres.

Entre Tatvan et l'Iran

Plus loin, je compris que la route que j’avais repérée sur ma carte n’existait pas mais j’hésitais à faire demi-tour. Pas facile de rebrousser chemin quand on a déjà parcouru 100 kilomètres. Je décidai de continuer pour rejoindre un autre poste frontière plus au sud.

entre Tatvan et l'Iran
Le paysage devint extraordinaire ; des montagnes à n’en plus finir, une neige omniprésente. J’avais souvent eu des impressions de bout du monde dans le désert mais, en montagne, jamais. Aujourd’hui, ce fut le cas. Plus je m’avançais et plus j’avais le sentiment de m’enfoncer dans une chaîne montagneuse sans fin. Fabuleux et un peu angoissant en même temps. Soudain, m’apparut une image d’un autre temps, avec deux boeufs tirant une énorme charrette et son chargement de foin. J’ai roulé, roulé, roulé. S’arrêter au milieu de nulle part dans un froid glacial attisé par le vent ne m’inspirait guère. La dernière ville avant la frontière était une mare de boue assez repoussante et je décidai de sauter mon repas de midi.

 


Petite alerte : la traversée d’un tunnel, pourtant au ralenti, faillit me mettre par terre. Une énorme plaque de verglas « boursouflée » provoqua une belle embardée de ma moto et une hausse immédiate de mon rythme cardiaque.


Puis, ce fut l’arrivée dans cette douane perdue où j’ai quitté la Turquie en franchissant une énorme grille pour m’arrêter aussitôt devant une autre grille, iranienne celle-là. Un no man’s land de quatre mètres !

frontière entre Turquie et Iran
Contrairement à mes craintes, les formalités se déroulèrent dans une ambiance bon enfant. Les douaniers m’offrirent à boire, puis des friandises et discutèrent longuement avec moi.

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Deuxième jour en Iran. Je suis en phase d’apprentissage. J’apprends les us et coutumes des Iraniens. Je plonge dans mes quelques souvenirs d’arabe pour déchiffrer les panneaux (le persan a trouvé son alphabet dans la langue arabe lorsque l’Iran était envahi aux alentours du IX ième siècle). La gentillesse omniprésente des gens me touche ; que ce soit pour me guider lors de mes multiples errements, ou pour m’offrir un thé et un gâteau alors que j’attends le bac pour traverser le lac d’Orumiyeh.

Orumiyeh

Orumiyeh Iran

Orumiyeh Iran


Par contre, question conduite, il falloir que j’ai le cœur bien accroché pour traverser ce pays. Ils sont complètement barjots ici. Je pense que la maxime favorite doit être : « conduis comme tu le sens ». Et ce que sent le conducteur, c’est qu’il doit être devant, tout de suite, à n’importe quel prix, pour sortir d’un stationnement, pour s’engager dans un croisement, il faut être le premier. Alors, ça double à tout va, dans toutes les positions. C’est impressionnant.


Heureusement, j'ai une bonne formation en la matière: le diplôme de base avec Naples en 1981; puis Athènes en 1984 ( là, le niveau s'élève!), la même année, une formation plus longue à savoir la traversée de la Yougoslavie du nord au sud et retour ( un sacré souvenir!); Istanbul en 1988 et enfin le nec plus ultra, Le Caire en 1998 qui est un des plus grands centres de formation des candidats au suicide, heu pardon, à la conduite automobile.


En outre, les voitures sont d’une rare laideur ici. Il s’agit des Paykan, la voiture fabriquée dans le pays, qui est en fait l’ancienne Hillman Hunter anglaise des années 60. Je suis sûr que, dans les maisons, quand un enfant ne veut pas manger sa soupe, ses parents le menacent de l’emmener faire un tour en Paykan !

Orumiyeh Iran


Titine est en train d’attraper la grosse tête tellement elle est l’objet de toutes les attention lors de chaque arrêt. On en fait le tour, on commente, on examine le moindre détail (le mono amortisseur Fournales a un sacré succès), on s’extasie. Je la surprends à rougir, parfois.


Pour l’instant, je la laisse à la curiosité d’une vingtaine de personnes pendant que je m’installe à la table d’un restaurant. Le patron m’invite dans les cuisines pour choisir mon plat; d’un geste du doigt, je montre une sorte de ragoût qui mijote dans une grosse tasse en fer, mélange de viande, de pois chiches agrémenté d’une sauce. A table, le serveur me rajoute une coupe vide avec un objet ressemblant…. à une énorme soupape. Devant mon incrédulité, on me montre avec le sourire comment l’utiliser. Il sert en fait, après avoir versé le bouillon et le gras de la viande, à écraser l’ensemble que l’on mélange avec des morceaux de pain-crêpe. Etonnant et amusant pour le petit Français que je suis … de plus excellent, et bon marché (1 euro avec un soda et deux thés en accompagnement). Le nom de ce plat national : l’abkousht.

 

Abkousht
J’apprends à aimer les stations d’essence ; elles sont dans un état déplorable mais à 40 centimes le litre, c’est avec un grand plaisir que je paye le pompiste.

Miyaneh : à la recherche d’un hôtel tout à l’heure, j’ai encore pu apprécier l’aide des Iraniens. Le flic à qui je me suis adressé a arrêté un taxi en lui demandant de m’emmener. Il est 20H30 et c’est maintenant le moment le plus dur. Dans la journée, j’agis, je rencontre, je discute, je vis le paysage, je pilote. Et là, soudain, tout s’arrête. Je viens de prendre mon repas, seul, dans un petit resto .Et, dans quelques minutes, je vais rejoindre ma chambre déserte ; personne avec qui partager. C’est dans ces moments là que je peux me mettre à gamberger. Pas toujours facile à vivre cette liberté totale d’un voyage en solitaire.

Cinq degrés : c’est ce qu’indique mon thermomètre au moment de prendre le guidon. L’image que j’avais d’un Iran désertique et surchauffé est en train d’en prendre un sacré coup ! Quelques heures après, dans les embouteillages monstrueux de Téhéran, je n’ai plus froid du tout ! C’est un véritable combat que de conduire dans cette capitale, peut-être plus qu’au Caire, ce qui n’est pas peu dire ! Et quand, comme moi, on ne sait pas où on va, cela ressemble à une mission impossible. Je finis, exténué, par trouver un hôtel. Demain, je vais faire ma demande de prolongation de visa.

Téhéran; mardi 12 mars 2002 : Moral à zéro. Ca va mal, je me suis vu refuser, il y a quelques heures, l’extension de mon visa. J’ai eu beau parlementer, rien n’y a fait ; les fonctionnaires ont été intransigeants. J’ai trois jours pour quitter le pays.


Je viens de consulter ma carte comme si elle allait me donner la solution à mon problème.
J’ai deux possibilités : soit je fonce vers le Pakistan, mais que la frontière est éloignée et à quoi rime cette course folle, soit je fais demi-tour et sollicite un visa de tourisme à Ankara en espérant une réponse favorable. Je suis dans une impasse.

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Tabriz, 20H40.

Que ce fut dur, ce matin, de se lever, de charger la moto et de partir en tournant le dos au soleil levant. Très dur, ce demi-tour imposé. En outre, la circulation de dingues qui m’attendait n’était pas la bienvenue. J’étais d’une humeur massacrante et j’ai traité les conducteurs fous de tous les noms d’oiseaux. Mon klaxon n’arrêtait pas de se manifester…. jusqu’à ce qu’il me lâche. Je me suis senti tout nu subitement. Ne pas avoir de klaxon ici est un sacré handicap.


Une fois quitté cette ville tentaculaire, je me suis concentré sur ma conduite et j’ai peu à peu oublié mon énorme déception. Je pensais à cette phrase bouddhiste « L’important n’est pas l’endroit où l’on va mais le chemin qui y mène » et je me disais qu’il faudrait que j’arrive à faire mien ce principe d’une grande sagesse.
« Drôle de voyage » pensais-je, qui tarde à se mettre en place, comme pour me dire que j’avais voulu aller trop vite en besogne.
Pour l’instant, je viens de garer ma moto…. contre le comptoir de la réception de l’hôtel. Ici, les solutions sont simples quand on cherche une place de parking.

Quand je quitte la ville alors que le jour se lève à peine, j’ai la ferme intention de rentrer en Turquie aujourd’hui. Que nenni, quelques obstacles vont contrarier ces plans. Arrivé à Khoy, la dernière ville avant la frontière, je tourne en rond à la recherche de panneaux indicateurs, en vain, et les renseignements glanés ça et là auprès des Iraniens sont infructueux ; il faut dire que mon accent persan n’est pas terrible, j’en conviens. Alors que je commence à craquer sous mon casque, j’aperçois un petit café et je m’y précipite.

Et, là, c’est un moment magique qui s’installe. Un homme est venu me prendre par la main pour me faire asseoir près d’un poële, me regarde longuement pendant que je bois mon thé et, alors que je me lève pour reprendre ma route, il me remet d’un geste sur mon banc, me montre mes mains bleuies par le froid et mon visage comme pour me dire : « Tu n’es pas bien, tu es fatigué, reste un peu ».


Avec son air très doux, il me rapporte une galette avec une crème nappée de miel et un deuxième thé. Je comprends qu’il a noté mon désarroi et, à sa manière, il me donne ce geste d’amour. J’en ai les larmes aux yeux.


Au moment de le quitter, je lui serre la main chaleureusement. Merci, Monsieur de passage ; merci beaucoup.

 

Iran près de la frontière Turque
Peu après, je m’engage sur une petite route de montagne déserte jusqu’à un barrage militaire qui m’interdit d’aller plus loin, sans que j’en connaisse les raisons.


Bref, un demi-tour s’impose (ça devient une habitude !), et j’arrive de nuit à Orumiyeh un peu défait, après un dernier arrêt dans un café où je reçois là encore un accueil d’une rare chaleur. Cruel paradoxe : ce pays dans lequel je me sens si bien avec ses habitants m’ordonne de quitter le territoire. Est-ce un adieu ou vais-je revenir bientôt ? Ankara détient la réponse.


Pour ne pas perdre (plus !) le moral, j’échafaude un programme ; à Ankara, Titine affichera plus de 9000 kilomètres et je pourrais en profiter pour lui faire une petite révision et lui changer les pneus. Cela devrait être plus aisé qu’au fin fond du Pakistan ou de l’Inde…. si j’y arrive, ce dont je commence à douter.
Vraiment étrange, ce voyage. Peut-être que son vrai départ commencera à Ankara, un mois après avoir quitté Tarbes.

La frontière est dans deux kilomètres. Je m’arrête dans la station service. Le pompiste m’invite à boire le thé dans une pièce chauffée, puis m’offre le petit déjeuner, avant de refuser que je paye l’essence. C’est la dernière belle image que je garderai de ce pays si attachant.


Peu après, j’attends d’abord que la frontière iranienne ouvre et j’assiste à l’arrivée nonchalante des douaniers.
Relativité des choses: quand j'ai quitté la Grèce pour la Turquie, j'ai eu le sentiment de pénétrer en Orient; aujourd’hui, l'entrée dans ce pays me donne l'impression de retrouver l'Europe.

 

 

SanliUrfa (samedi 16 mars 2002)

Flâner. Pour la première fois depuis le début de mon voyage, je me suis surpris à flâner dans les rues de SalinUrfa ; à m’imprégner de l’atmosphère du bazar, très typique,à m’enivrer d’odeurs, de bruits. Je suis arrivé dans le parc, dominé par une forteresse, au coucher de soleil. Je suis arrivé de bonne heure aujourd’hui, et j’ai le temps de me promener.

SalinUrfa

De plus, le temps si doux est une invitation à la rêverie. Cela me change de cet hiver qui m’accompagne sans répit depuis plusieurs semaines. Ce matin, il neigeait au moment où je quittais Tatvan et j’ai eu un frisson rétrospectif en pensant au col de 2700 mètres d’altitude franchi la veille. Il était temps !

 

Ankara (18 mars 2002)

L’histoire se répète; je sors du consulat iranien. J’ai trouvé le fonctionnaire un peu plus chaleureux que la dernière fois ; c’est que nous sommes devenus de vieilles connaissances maintenant…. Mon dossier doit partir pour Téhéran et j’aurai une réponse le 27 mars. La patience doit être une vertu du voyageur.


Je me sens calme, malgré tout, même si je sais que, dans neuf jours, on pourra de nouveau m’opposer un refus. Je n’ai plus qu’à passer le plus agréablement possible ce temps qui m’est offert. D’abord une révision plus que méritée de Titine qui vient de s’enquiller 9600 kilomètres sans sourciller. Brave Transalp qui affiche tout de même 135 000 kilomètres. Peut-être pourrais-je me renseigner sur la possibilité d’obtenir un visa syrien au cas où. Enfin, la Cappadoce n’est qu’à 300 kilomètres et je pense y planter la tente et y faire quelques marches. Il faut juste que je me fasse à l’idée que mon voyage sera tout, sauf ce que j’avais prévu. C’est peut-être ça, l’essentiel de ces quatre mois, ne rien prévoir et laisser le cours de la vie s’offrir chaque jour, avec philosophie. A moi de faire que, quel qu’il soit, ce voyage soit beau.
Je me trouve étonnamment serein face à ce nouveau contretemps. C’est bien, Christian, tu progresses !

Note d'information touristique pour celles et ceux qui seraient intéressés par une telle virée. La distance Ankara-Téhéran aller-retour est de 2750 X 2= 5500 kilomètres. Si vous souhaitez accomplir ce voyage, préparez vous à admirer des montagnes variées, arides, parfois enneigées, voire très enneigées, à être caressé par un vent glacial, à passer un col à 2700 mètres, à boire des litres de thé ( que vous ne paierez que rarement), à traverser une douane atypique ( ô combien!), à vous faire peur à la vue de milliers de Paykan, à vous demander dans quelle galère vous vous êtes mis le matin et à vous dire " Quel bonheur d'être ici" l'après midi, à passer pour un martien avec sa soucoupe volante demandant une soupe dans un restaurant , à vous imaginer transporté sur une autre planète, à vous croire dans une course de stock-cars au milieu de laquelle on aurait lâché des camions, à vraiment utiliser votre klaxon, à maudire la proximité de la mosquée au moment de l'appel à la prière à 5 heures du matin et, si vous optez comme moi pour un aller-retour (très) rapide, à quelques douleurs musculaires et à des réveils difficiles; et, au final, vous vous poserez la question: " Quand est-ce que mon voyage va commencer?"

L'Iran, j'en rêve encore et je veux y retourner.

 

 

Quelques scènes de la vie en Turquie :

Dans les stations d’essence, on fait le plein bien sur, puis, la plupart du temps, on se voit offrir le thé. Pause bienvenue et un brin de discussion à la clef. Et, parfois, comme dans les restaurants, on vous verse de l’eau de cologne sur les mains.

Les vendeurs de rues, une institution ici. Dans les parcs, il y toujours un gars avec son thermos pour proposer un thé ou un vendeur de simits. Sur les trottoirs, ils pullulent ; les plus riches ont un semblant d’étalage ; souvent trois bouts de carton en font office. Les autres sont debout, avec la marchandise dans les bras. Ils vendent tout et n’importe quoi et ont pas mal de clients. Les trottoirs en deviennent plus vivants avec ces vendeurs de billets de loto, de parfum, de vêtements, de fleurs, ces cireurs de chaussures. J’ai espoir de trouver un consulat de trottoir iranien qui me délivrerait mon visa !

Les Turcs que je rencontre sont très étonnés de ma destination mais, ce qui les tracasse le plus, c’est comment je fais pour résister au froid. Et là, j’abats ma carte maîtresse en leur posant les mains sur mes poignées chauffantes. Effet garanti à 100%. Ma Titine est définitivement classée dans la catégorie des OVNI.

 

Gorëme (22 mars 2002)

Je pénètre à pas de loup dans la salle de réception de la pension. Les deux jeunes qui y travaillent sont en train de jouer du saz, un luth à long manche. Je m’assois et me laisse emporter par cette musique toute en douceur. Dehors, le temps est gris mais, dans cette petite pièce, le soleil s’est invité.


Plus tard, j’installe le casque de mon baladeur sur les oreilles d’Adnan pour lui faire écouter Les 4 saisons de Vivaldi ; et, là, je le vois qui ferme les yeux, ses doigts en mouvement pour accompagner les notes. Je le sens sous le charme de cette musique étrangère à sa culture, emporté par le rythme endiablé du violoniste. Universalité de la musique. Devant ses yeux remplis de bonheur, je lui promets de lui envoyer une copie de CD.

Cappadoce

Durant cette petite semaine, je fais la rencontre de plusieurs voyageurs au gré de mes marches dans cette région magnifique. D’abord le sympathique couple de Belges, Jessica et Pascal, au volant de leur vieux Toyota 4X4, puis Odile et Christian ; avec leur adorable petite fille qui redonnerait le sourire à n’importe quel dépressif profond, ils achèvent leur tour de la méditerranée au volant de leur camping car. Enfin, le dernier soir, j’aperçois une Honda Africa Twin devant le cyber-café ; ni une, ni deux, j’aborde Vincent qui, avec son cousin Stéphane doit se rendre en Inde. La longue soirée qui suit devant un bon repas est source de nombreux échanges.

Cappadoce

Bref, après avoir (enfin !) rencontré tous ces voyageurs, je reprends la route d’Ankara regonflé à bloc avec la douce certitude que, demain, je quitterai le consulat iranien avec un beau visa sur mon passeport.

 

 


Ankara (27 mars 2002 )


« Madame République Islamique d'Iran et Christian ont la joie de vous annoncer la naissance de leur enfant. Après une grossesse douloureuse et un accouchement difficile, le petit Visa est enfin venu au monde. Le choix du deuxième prénom a été l'objet de vives discussions entre les parents mais, au final, 7 jours paraissant trop réducteur pour un enfant promis à un si bel avenir, c'est 1 mois qui a été retenu. Le bébé se porte bien, mesure environ 7 centimètres pour un poids non connu ».

Gagné, JE L’AI !!!! Enfin. J’ai l’impression que l’on vient d’abattre ce grand mur qui me barrait la route. Mon voyage reprend son cours ; je me sens heureux, calmement heureux. J’en oublie la neige qui vient de s’abattre sur Ankara.

 

Tatvan (31 mars 2002)

Après trois longues étapes dans le froid et parfois, sous la neige, je me sens lessivé alors que je retrouve cette petite ville d’altitude. Le fait d’avoir refait le même parcours a été peu motivant mais l’espoir de retrouver l’Iran me porte. En plus, j’ai eu le plaisir de retrouver mes deux amis motards à SanliUrfa hier au soir. L’idée de faire un petit bout de route ensemble s’insinue en moi. Wait and see.

 

Entre Tatvan et Iran

Orumyieh (1er avril 2002)

Alors que je marche dans les rues désertes et détrempées de ma première étape iranienne, les deux seuls passants que je croise sont….Vincent et Stéphane. Décidément, nous devenons inséparables. Lors de la soirée, nous parlons de la future traversée du Pakistan que nous envisageons d’accomplir ensemble. Il faut dire que, après les évènements du 11 septembre, les informations que nous avons reçues sur ce pays n’étaient guère encourageantes. Alors, devant une carte, on échafaude des plans pour passer le plus rapidement possible d’Iran en Inde. Bref, nous ne faisons pas les fiers.

Bazar d'Orumyieh

Sanandaj (4 avril 2002)

Je viens de vivre une étape encore « physique » aujourd’hui. Décidément, je n’ai pas encore connu des journées à rouler, les pieds en éventail, la visière du casque relevée.


Ce matin, le soleil et le ciel bleu étaient là pour me souhaiter une bonne journée. J’avais le cœur léger. Au loin, les montagnes et leurs sommets enneigés. La route fut bonne, rien à voir avec l’axe Tabriz-Téhéran emprunté il y a trois semaines. Plus tranquille, avec beaucoup de champs, de verdure, de nombreux bergers et leurs moutons, quelques villages où respire la pauvreté. Ce qui m’a de nouveau impressionné, ce sont les attroupements autour de ma moto et, quand une cinquantaine de paire d’yeux sont là à m’examiner dans ma procédure de départ ( casque, gants, lunettes de soleil, démarrage du moteur), c’est parfois un peu dérangeant.


Peu à peu, la route s’est élevée et le froid avec ! Encore ! Les poignées chauffantes ont marché sans discontinuer. Au sommet d’un col, je suis arrivé sur un plateau désert, tacheté de neige, balayé par un vent glacial. J’ai alors dépassé une Minsk 125 pilotée par un homme, avec son gamin et sa femme en tchador derrière et un chargement impressionnant ; l’équipage roulait à 60 km/h dans un panache de fumée incroyable. J’ai eu honte soudain de me plaindre avec mon blouson de moto, mes manchons et mes poignées chauffantes.

Que la vie m’a paru dure dans cette région, si éloignée de Téhéran la moderne. Je n’ai pas compté les épaves roulantes que j’ai croisées au cours de cette étape, elles étaient trop nombreuses. Je me demandais ce qui allait lâcher en premier : l’embrayage, les amortisseurs, la transmission ou la carrosserie prête à s’écrouler au premier trou venu.


Hamadan (6 avril 2002)

« C’est l’histoire d’un Iranien qui décide de visiter l’Europe. Alors qu’il se trouve dans le sud de la France, il s’arrête dans une petite ville, trouve un hôtel et sort, à la recherche d’un restaurant. Alors qu’il hésite devant une brasserie, se demandant ce qui peut bien être servi à l’intérieur, un jeune Français l’aborde et le questionne sur ce qu’il cherche. Il ajoute qu’il connaît ce restaurant, pénètre avec lui à l’intérieur, lui commande son plat et discute avec lui pendant qu’il mange.

Son repas terminé, il propose de lui faire visiter la ville. Au moment où l’Iranien s’apprête à régler la note, son compagnon lui dit qu’il est invité dans cette brasserie. Des amis à lui se joignent à eux et le groupe déambule dans les rues, hèle un taxi, qui les emmène sur les hauteurs de la ville, près d’une rafraîchissante cascade.

Plus tard, le français l’emmène dans la maison familiale pour boire le thé. La maman, dans la conversation, lui demande quelle nourriture il a apprécié lors de son séjour en France. Il se souvient alors de cet excellent lapin à la moutarde accompagné de pommes de terres sautées qu’il a mangé à son arrivée.


On lui indique peu après que la famille serait honorée de sa présence au dîner.
Il y passe une merveilleuse soirée au cours de laquelle il découvre, au fil des conversations, la vie quotidienne des Français. Quant au lapin à la moutarde, ce sera le meilleur qu’il ait jamais mangé. »
Fiction ?
Pas si l’on inverse les rôles.

 

 

Voilà la version Iranienne, vécue, celle-là..

Je pénètre à l’intérieur du taxi ; c’est la première fois que je vois quatre personnes sur la banquette avant, deux à droite du chauffeur (jusque là, rien d’anormal) et une à sa gauche serrée contre la portière !


Il y deux heures, un jeune Iranien, du nom de Sharam, m’abordait dans la rue alors que je cherchais un resto .Après avoir avalé une pizza chez un copain à lui, qu’il me fut impossible de payer, il me propose de m’emmener avec un groupe d’amis sur les hauteurs de la ville. Nous voilà donc entassés dans une Paykan hors d’âge qui, à tombeau ouvert, parcourt une dizaine de kilomètres .C’est un concentré de frayeurs qui s’offre à moi en quelques minutes ; ils sont vraiment fous dans ce pays. Le contraste entre leur comportement très calme et leur conduite plus que débridée est étonnant.


Petite balade autour d’une cascade et retour par un petit sentier désert où mes compagnons se partagent un joint et une bouteille d’alcool. Produits officiellement interdits par le pouvoir religieux en place.


Plus tard, J’emmène Sharam faire un tour sur ma moto. Un grand moment pour ce jeune désoeuvré, qui m’avoue que la vie en Iran ressemble à un parcours dans un énorme tunnel dont on ne voit pas la sortie. Plusieurs fois, il me répète : « no freedom here ». Je le sens au bord de la déprime, sans une once d’espoir pour le porter dans sa jeune vie.

Il me rappelle le Libyen que j’avais rencontré en 1998 et qui m’avait dit : "Rien à faire ici ; juste manger, dormir et mourir". J’essaye de lui remonter le moral en lui indiquant que les choses vont changer mais c’est peine perdue. Il se sent étouffé sous la chape de plomb d’un pouvoir religieux omniprésent et d’une rigidité terrible.


Soudain, nous apercevons deux jeunes filles raser les murs puis sonner discrètement à une porte qui s’ouvre immédiatement et dans laquelle elles s’engouffrent rapidement. « Elles vont voir des amis » me dit Sharam « mais elles risquent gros si elles sont vues ».

Famille de Sharam


Plus tard, je passe la soirée dans la maison familiale. La maman me cuisine un abkousht délicieux après avoir compris que j’ai un faible pour ce plat national.Je rencontre son frère plus âgé, qui a passé 8 ans sur le front au moment de la guerre entre l’Iran et l’Irak. Il y a perdu deux doigts, mais c’est surtout un homme profondément brisé intérieurement qui participe furtivement au repas. Cette guerre que j’avais déjà oubliée m’éclate à la figure. Je prends encore plus conscience de ma chance de vivre en France, libre, et de pouvoir rouler, pendant quatre mois, au gré de mes envies. Je crois que je verrai d’un autre œil les attroupements autour de ma moto dorénavant.

Le lendemain, au petit matin, je vais prendre mon petit déjeuner dans un minuscule café. L’homme me sert un thé, puis deux, accompagné de lavash (pain-crêpe) ; et comme il vient de terminer la préparation de son repas, il trouve tout à fait naturel de me m’apporter une assiette de riz. Impossible de payer quoi que ce soit. Encore un de ces petits gestes qui émaillent mon voyage depuis mon arrivée en Turquie et qui ont quasiment disparu de notre monde occidental.

Ces gestes désintéressés me touchent beaucoup et ils sont le témoignage vivant de que savent donner ces populations si éloignées de l’image que nous en donnent régulièrement les médias occidentaux. Ce sont ces personnes, par leur comportement, qui rendent leur pays si beau, et mon voyage si doux à vivre au quotidien.

 

Kashan (7 avril 2002)

Grande nouvelle : il fait chaud. Enfin !


Tout à l’heure, j’ai fait la connaissance de Rahim, étudiant en médecine qui m’a invité à boire un thé dans un magnifique jardin public. Là, il m’a donné le fond de sa pensée sur son pays et surtout sur son « mauvais » gouvernement.

« Regarde, voilà un pays avec une civilisation merveilleuse qui, en quelques dizaines d’années, a régressé parce que la religion l’a gouverné. Nous nous sommes fermés au monde extérieur. Le peuple Iranien est bon mais ceux qui sont au pouvoir sont mauvais. Le pays est riche mais ceux qui sont au pouvoir mettent l’argent dans les banques, en Suisse. Pendant que le monde évolue, nous faisons marche arrière. Tu sais, j’ai travaillé très dur pendant deux années pour réussir au concours d’entrée à l’école de médecine parce que je sais qu’être médecin sera le seul moyen pour moi de quitter ce pays ».

Route de Kashan


Après Sharam, c’est le deuxième témoignage que je reçois sur la réalité du pays Le fait que mon compagnon ait attendu que nous soyons isolés pour parler me laisse dubitatif sur la liberté d’expression.


En effet, devant l’arrêt de bus, alors que je lui faisais part de ma surprise devant l’habillement des femmes, il m’avait répondu : « C’est notre culture. Personne ne nous l’impose ».

Devant notre thé, loin des oreilles indiscrètes, le discours était tout autre : « De quel droit des hommes, parce qu’ils portent une barbe, imposent-ils ce que doivent porter les femmes ? ».


Dans le bus, il m’a montré un « barbu » en tenue traditionnelle en me disant : »Ce sont souvent des gens sans culture, sans connaissance et ce sont eux qui nous fixent arbitrairement comment nous devons vivre ».


Je ne sais pas si mes rencontres sont très représentatives de la jeunesse iranienne, mais je me dis que quand le rêve le plus profond d'un jeune est d'abandonner son pays, le mal est profond.


Ispahan

Je me suis senti bien dès mon entrée dans cette ville il y a quelques jours. En plus, j’ai trouvé un hôtel très accueillant avec sa petite cour intérieure et ses nombreux voyageurs de toutes nationalités. Et, tout naturellement, j’ai décidé de me poser.

https://maps.google.fr/

Ispahan

 

Ispahan Royal enfield de Jens

Depuis j’alterne les longues discussions avec Francesco, l’Italien, les quatre jeunes Suisses qui ont décidé de faire une pause avant de poursuivre leurs études, Christoph et Jens, deux allemands qui ont acheté deux Royal Enfield en Inde et rentrent au pays à leur guidon, un Australien bondissant en voyage longue durée. Ce qui est merveilleux, c’est que nous nous comprenons immédiatement. Les mêmes envies nous portent et nous sommes sur la même longueur d’onde.

Ispahan

Ispahan

Il règne une douceur de vivre à Ispahan ; je suis sous le charme et c’est avec grand plaisir que je multiplie les marches au hasard des rues, dans le bazar et au bord de la rivière traversée par cinq vieux ponts superbes, sous lesquels se trouvent des maisons à thé. Qu’il est plaisant de se poser dans l’une d’entre elles et de savourer un bon thé alors que l’eau de la rivière s’écoule à mes pieds.

Mosquée d'Ispahan


Le matin, je passe chez le boulanger du quartier acheter du sangak, ce pain iranien cuit sur un lit de cailloux ; ensuite, je retourne à l’hôtel où je trouve toujours quelqu’un pour partager mon petit déjeuner dans le calme de la cour intérieure.
Tous les jours, je signale au propriétaire de l’hôtel que je vais rester une nuit de plus. Peu à peu, j’oublie le but de mon voyage, aller à Katmandou. Je me laisse envahir par une douce quiétude.

Régulièrement, je vais m’installer sur la place Imam Khomeney. J’aime cet endroit plein de vie où les Iraniens se retrouvent en fin de journée. Entourée par deux majestueuses mosquées, il se dégage de cet endroit une atmosphère extraordinaire. Le petit matin, particulièrement, alors que la ville se réveille. Les couleurs de bleu et de vert des mosquées sont magnifiées sous les rayons du soleil levant.

Ispahan


Tout près, il y a un parc très calme dans lequel sont disposées quelques tables-échiquiers. Quelques Iraniens s’installent et font plusieurs parties d’échecs.
La vie s’écoule paisiblement. Parsemée de petits moments de bonheur au quotidien.


Lars, un jeune Allemand, parvient à me convaincre de l’accompagner au cimetière de la ville. Au moment où nous pénétrons dans ce lieu, nous nous retrouvons à marcher au milieu de 80 000 tombes ; devant chacune d’entre elles, il y a la photo de la personne morte au combat car tous ces Iraniens ont péri lors de la guerre entre l’Iran et l’Irak. Nous restons silencieux, sous le choc. Après la rencontre avec le frère de Sharam, cette guerre si proche de nous manifeste à nouveau sa présence.

Shiraz (19 avril 2002)

Avec Vincent et Stéphane que j’ai retrouvés il y a quelques heures, nous sommes attablés dans un petit resto. C’est alors qu’un jeune se met à chanter de doux poèmes en s’accompagnant avec un tambourin. Autour de lui, les clients fument la pipe à eau, mangent un abkousht. J’avais entendu dire que les Iraniens avaient une profonde admiration pour leurs poètes, qui, perpétuent la culture et la langue du pays. Cette soirée en est le témoignage. Lors de cette soirée, mon esprit s’envole. Je suis heureux.

Bam (22 avril 2002)

Hier, avec mes nouveaux compagnons, nous avons vécu une superbe étape entre Sirjan et Djiroff. Ce fut ma plus belle journée de route. Nous nous sommes rapidement élevés jusqu'à frôler les 3000 mètres; la route serpentait à n'en plus finir. Les sommets les plus hauts suivaient notre progression dans ce paysage superbe où l'ocre des montagnes contrastait admirablement avec le très beau vert des prairies. Le revêtement de rêve permettaient toutes les fantaisies au point que j'imaginais très bien les copains sur leurs motos sportives venir se faire plaisir dans ce paradis motard. Pendant des heures, nous avons roulé avec du bonheur plein la tête.

Iran

 

Iran
Aujourd’hui, c’est notre dernière halte avant notre entrée au Pakistan.
Très tôt le matin, Stéphane m’accompagne dans la vieille ville de Bam. Un site d’une rare beauté, installé au milieu du désert. Je suis ébloui par cette citadelle en terre, inhabitée aujourd’hui mais dont il est aisé d’imaginer la vie il y a quelques centaines d’années ; les boutiques des marchands tout d’abord à l’entrée de la citadelle et, eu fur et à mesure que l’on s’élève le souverain du lieu et son entourage.

Bam

 

Bam

Il y une ambiance extraordinaire dans notre petit hôtel, peuplé de voyageurs chouchoutés par un propriétaire très attentionné. Justement, Nils, un anglais, vient de quitter le Pakistan. C’est avec passion qu’il nous décrit la Karakoram Highway, une route qui s’enfonce dans les montagnes du nord jusqu’à la frontière chinoise, à plus de 5000 mètres d’altitude. Devant son enthousiasme, je songe à modifier mon itinéraire et, peut-être oublier mon intention première de rejoindre Katmandou. Je me sens complètement imprégné par mon voyage, à mille lieux de la France. Je ne sais plus quel jour je suis et cela m’importe peu. Sensation délicieuse.

https://maps.google.fr/

https://maps.google.fr/

 


Quetta (28 avril 2002)

La douche a un goût divin. La traversée du désert du Balouchistan vient de s’achever. 650 kilomètres dont je me souviendrai. Chaleur, poussière, sable, vent, route défoncée, camions pakistanais beaux, certes, mais qui ont la fâcheuse manie de foncer droit devant en ne laissant pas d’autre alternative au motard arrivant en face que de se précipiter sur le bas côté. Une journée pendant laquelle les moteurs ont eu chaud, les pilotes aussi, avec quelques montées d’adrénaline lors de certains passages dans le sable qui s’était parfois installé sur la route. Images furtives de nomades, avec leurs tentes, leurs troupeaux de chameaux, de villages perdus, de montagnes au loin, avec l’Afghanistan derrière.

Enfin, l’arrivée à la tombée de la nuit dans la ville de Quetta, au milieu de centaines de rickchaws, ces petits tricycles servant de taxis, pétaradant et fumant. Beaucoup d’émotion aujourd’hui.

 

Il règne une douce pagaille à Quetta et la pauvreté semble bien présente; les boulangeries sont d'une rusticité rare, la saleté est bien là, la pollution aussi mais il y a comme une étincelle de vie que je n'ai pas rencontrée en Iran et qui me séduit. J'ai vraiment envie de m'attarder dans ce pays.

Je suis maintenant bien encadré par mes deux compagnons Suisses, Stéphane et Vincent. L'un a tout de suite pris en charge mon argent que j'ai déposé dans le coffre fort installé à l'intérieur de la sacoche de sa moto et le deuxième veille à ce que je nettoie correctement ma moto le matin avant de prendre la route ( humour français !). Plus sérieusement, je suis très heureux de faire ce petit bout de route avec eux; j'ai l'impression de faire un autre voyage et ils ont beaucoup de chaleur humaine en eux; j'ai de la chance de les avoir rencontrés.

Quetta (28 avril 2002)

Kafka n'est pas mort. Il habite à Quetta. Hier, le premier cabinet d'assurances a établi un contrat pour nos motos qui n'avait d'autre utilité que de nous mettre en règle avec les forces de police. Quand nous abordions le sujet des réparations du tiers en cas d'accident, la réponse "no problem" nous laissaient dubitatifs.

Au final, notre interlocuteur a reconnu que le document qu'il nous préparait ne servirait à rien dans un tel cas, mais il nous demandait malgré tout de lui donner ses roupies! Un assureur qui n'assure pas, il en existe (au moins) un au Pakistan! En fait, trois heures, deux rafraîchissements et un thé auront suffit pour enfin trouver un contrat (à priori) convenable....

cabinet d'assurances pakistanais


Pour fêter ça, soirée cinéma hier. Tom Raider en Urdu (langue du pays) dans une salle de Quetta, c'est quelque chose à vivre! Un souvenir inoubliable pour la modique somme d'un demi-euro.
Le taux de pollution est impressionnant ici. Pas besoin d'appareil de mesure pour s'en rendre compte, on inspire un grand coup et ça suffit!


Marcher dans les rues de Quetta, c'est faire un saut dans le temps. Si on fait abstraction des véhicules à moteur, on pourrait se croire revenus quelques siècles en arrière quand on passe devant les multiples boutiques de la ville et que l'on regarde la vie s'écouler autour de soi. Je n'ai pas encore digéré mon arrivée au Pakistan, mais je commence à mieux comprendre ce qu'ont voulu exprimer Christoph et Jens, les deux motards allemands rencontrés à Ispahan, lorsqu'ils m'ont dit avoir eu l'impression de retrouver l'Europe en rentrant en Iran.


Dans les rues poussiéreuses de la ville, à chaque instant, le regard se pose sur un mendiant. Souvent, l'homme est par terre, dans la saleté, infirme, et je me sens mal à l'aise. Je détourne souvent la tête et je pense à cette guerre pas si lointaine en Afghanistan qui a détruit le corps et l'esprit de milliers de personnes. On rencontre aussi de jeunes garçons, Afghans eux aussi, qui vendent quelques bonbons pour survivre. C'est aussi ça la réalité de ce pays.

A Ispahan, un de ces jeunes m'avait accompagné alors que je flânais dans les rues de la ville; il m'avait raconté son exil en Iran. Il faisait son maximum pour apprendre l'anglais car il avait la certitude que ça l'aiderait à s'en sortir plus tard; il avait évoqué avec moi son prochain retour en terre Afghane. Que de vies détruites dans cette région du monde.

 

https://maps.google.fr/

 

Rawalpindi (2 mai 2002)

Sept jours se sont écoulés depuis notre entrée au Pakistan et je crois que je n'ai pas encore digéré ce pays. Il est difficile d'établir des comparaisons, mais jamais au cours de mes vingt années de voyage je n'avais connu un tel dépaysement.
Après nous être reposés à Quetta, nous finissons la traversée du Balouchistan. La route est déserte ....et défoncée. Elle fait son maximum pour nous épuiser, mais le trio franco-suisse résiste brillamment. Seul le porte-bagages de Vincent a soudain un petit coup de fatigue. Cela nous vaut une belle leçon de soudure "rustico-pakistanaise" sous le regard intéressé d'une bonne trentaine de personnes.

Atelier de soudure pakistanais

Car, ici, il est impossible de passer incognito avec nos motos. Dans la petite ville de Loralaï, alors que nous buvons devant un "café", cinquante personnes nous observent, sans mot dire; il n'est pas toujours facile de rester zen dans de telles circonstances car le moindre de nos gestes est minutieusement étudié.

Foule pakistanaise


Après les plateaux désertiques du Balouchistan, c'est la verdure qui nous accueille lorsque nous nous rapprochons de la plaine de l'Indus. J'ai l'impression que nous rentrons en Inde, ce qui est somme toute normal car les deux pays n'ont été séparés qu'en 1947. Sur la route, nous avons droit à un spectacle permanent. Imaginez une route étroite sur laquelle se mélangent dans une pagaille indescriptible animaux, oiseaux, piétons, cyclistes, charrettes (beaucoup de charrettes!), petites motos, rickchaws, bus et camions. La règle première est de faire n'importe quoi à tout moment.

Vous mettez trois motards européens au milieu, ça vaut largement le grand huit de la foire du trône à Paris au niveau des sensations! Le premier jour, on se demande ce qui nous arrive, et, ensuite, on fait comme tout le monde, on s'adapte ... et on klaxonne beaucoup. Alors, bien sûr, on fatigue pas mal d'autant que la chaleur s'est bien installée depuis quelques jours; les arrêts Sprite, Coca Cola, Fanta, eau minérale se multiplient; on va finir par plus consommer que nos motos!

Motos devant café pakistanais

 

Pendant que la moto taille la route, j'ouvre grand les yeux devant ce spectacle; tiens, un cycliste qui porte sa chèvre sur le porte-bagages, plus loin, c'est un Toyota pick-up avec deux vaches (!) à l'arrière et huit personnes sur le toit ( pour rééquilibrer le poids je suppose!); tiens un camion en panne qui a perdu toute sa transmission arrière sur la route; un homme qui se promène avec son singe en laisse; intéressant, un homme roule sur sa petite 125 avec 5 enfants ( record battu); les oreilles aussi sont sollicitées car le silence semble une denrée extrêmement rare ici; chaque véhicule, quel qu'il soit, se doit de posséder un ou plutôt plusieurs klaxons et il semble rigoureusement interdit de ne pas l'utiliser. Résultat, l'entrée dans les villages se fait dans une cacophonie impressionnante et je ne suis pas mécontent de mon klaxon installé en Turquie pour me faire entendre.

Restaurant pakistanais

 

https://maps.google.fr/
Aujourd'hui, nous nous reposons dans la banlieue d'Islamabad et nous avons entamé les formalités d'extension de visa pour mes deux amis suisses et de demande de visa iranien de transit pour moi; match nul, nous sommes rentrés bredouilles mais il y a bon espoir que samedi tout sera réglé. Patience, patience!


Dans ce cas, nous entamerons la montée de la Karakoram Highway qui devrait nous amener jusqu'à la frontière chinoise. Puis nos routes se sépareront, Stéphane et Vincent rentreront en Inde et j'amorcerai mon chemin de retour.

Rawalpindi (3 mai 2002)

Le trio Franco-suisse "Les Diarrhéetiques Boys" fait depuis 24 heures une superbe représentation avec, dans le rôle principal, Vincent, champion toutes catégories du nombre d'aller-retours chambre-wc. En définitive, ces contretemps administratifs tombent à pic pour que les voyageurs reprennent quelques forces avant les prochaines étapes.


Vincent et Stéphane ont obtenu aujourd'hui leur extension de visa et ont ensuite donné une leçon d'économie à la banquière d'American Express en lui expliquant que la Suisse n'était pas dans la zone euro et qu'ils pouvaient aisément changer leurs travellers chèques en francs suisses. Comme souvent au Pakistan, le problème a été résolu lentement, très lentement, mais dans la plus grande courtoisie; le thé offert nous a aidés à patienter.

Camion pakistanais

Camion pakistanais

camions pakistanais

camion pakistanais

camion pakistanais

J'ignore si l'on trouve beaucoup de salles d'exposition de peinture au Pakistan, mais l'art populaire s'exprime au quotidien dans la rue. Les camions sont superbement décorés et donnent une touche de gaieté à la route.


Ce goût de la décoration se retrouve dans les taxis, les tracteurs (!), les bus et même les plus jeunes commencent à s'entraîner sur leurs vélos. Le gros avantage est qu'on les voit venir de loin, et comme ils conduisent très mal, ce n'est pas superflu! Vu le nombre de véhicules arrêtés sur le bord de la route, je les soupçonne même de donner la priorité à la décoration plutôt qu'à l'entretien mécanique. Ah, si, un accessoire indispensable fait l'objet de toutes les attentions: le klaxon. On en entend de toutes sortes; certains sifflent, d'autres rappellent étrangement les cornes de brume des bateaux; c'est une véritable cacophonie qui envahit les routes au point que je finis par trouver les Egyptiens très calmes dans ce domaine!


Demain, je croise les doigts, je devrais obtenir mon visa de transit. Je suis devenu très méfiant lorsque je pénètre dans un consulat....
Dimanche devrait alors marquer notre départ pour les hauteurs du nord du Pakistan.

Rawalpindi (4 mai 2002)

Je déteste les consulats, surtout iraniens, qui prennent un malin plaisir à me contrarier régulièrement depuis le début de mon voyage. Ici, à Islamabad, après avoir rempli en deux exemplaires quatre pages d'informations essentielles pour la sécurité du pays, on m'a annoncé que je devais attendre la réponse qui arrivera dans une semaine après un petit crochet de mon dossier à Téhéran. Tout ça pour un simple visa de transit de 7 jours. Grrr! J’ai envie de mordre!


Peut-être vais je me décider à faire le tour de l'Europe lors de mon prochain voyage....
En attendant qu'un fonctionnaire décide ou non d'apposer un beau tampon sur mon passeport, nous allons quitter cette ville surchauffée vers un climat à priori plus agréable sur la Karakoram Highway demain.

Pour me calmer, je marche dans les rues autour de notre hôtel. Sales, poussiéreuse, avec des odeurs pas toujours agréables, mais je me sens bien dans cette joyeuse cohue.

Rawalpindi

Je retrouve le boulanger du quartier. Il me reconnaît et vient me serrer la main avec un franc sourire. Ici, les boulangeries sont ouvertes sur la rue et le pain est cuit au moment où le client le demande. Le four est circulaire avec une ouverture par le haut et le boulanger colle la pâte (en forme de crêpe) sur les parois. En 2 à 3 minutes, c’est cuit.


 

Karakoram Highway

Nous quittons la fournaise de la capitale. Au départ, il nous faut composer avec la circulation anarchique sur cette route sinueuse. La chaleur étouffante s’estompe rapidement. Les virages se succèdent sans interruption, au milieu des forêts d’abord, puis, imperceptiblement, le paysage se transforme. Il devient moins familier, avec de magnifiques tons de vert et ces très beaux champs en terrasse. Une dérobade de la roue arrière me rappelle à l’ordre. Il ne faut jamais relâcher son attention sur ces routes. Car, ici, tout est surprise ; le camion garé au milieu du virage, le minibus qui double sans se soucier du pauvre motard en face, ces piétons qui se précipitent sur la route… et regardent, après, si personne n’arrive. Heureusement, au fur et à mesure que nous nous élevons, les véhicules se font plus rares.


Un petit motel nous fait de l’œil. Une pause repas s’impose et, à l’heure du thé, la décision est unanime. A quoi bon rouler alors que nous nous sentons si bien, au milieu de la nature. Nous roulerons un peu plus demain, … ou après-demain.
En fin de journée, je laisse mes deux compagnons et fait une marche. Le soleil couchant donne un très beau relief au champ qui suit les contours du terrain ; les épis sont étincelants, blonds, beiges, ocres. Plus loin, une fumée s’élève au dessus d’une maison de terre. Les arbres sont disséminés, ça et là, comme pour ne pas se déranger les uns les autres, leur feuillage brille de mille feux, quelques oiseaux chantent. Moment de sérénité.


Le lendemain, je me lève pour regarder le jour se lever. Les oiseaux se sont donnés rendez-vous autour du bassin du motel ; j’en aperçois un, particulièrement beau, avec deux ailes en V bleues turquoise, sur une robe brune. Comme un cadeau du ciel.

Karakoram Highway

Plus tard, c’est moi qui ouvre la route ; j’essaie d’enchaîner les virages, d’éviter les trous, rochers, et obstacles divers avec le plus de douceur possible. Peu à peu, nous pénétrons dans des gorges impressionnantes et l’état de la route se dégrade vraiment. Les kilomètres défilent lentement et la fatigue s’installe. Mais, les endroits pour s’arrêter sont rares et il nous faut rouler, encore, pour rejoindre Chilas. De gros nuages noirs menaçants s’installent au dessus, accentuant le sentiment de vulnérabilité.

Karakoram Highway

Gilgit (7 mai 2002)

Trois jours que nous avons commencé à parcourir cette montagne qui parait sans fin. Nous nous sentons infiniment petits devant elle; il y a quelques heures, nous avons frôlé le Nanga Parbat qui culmine à 8126 mètres, mais le temps couvert ne nous a pas permis de le voir. On apercevait parfois, entre quelques nuages, la neige glacée étincelant sous le soleil. Et, tout en bas, de véritables oasis de verdure illuminaient le rocher de la montagne.


Nous ne sommes plus qu'à 250 kilomètres de la frontière chinoise et le coeur bat très fort quand nous roulons au milieu de cette nature grandiose. La moyenne horaire est faible car les virages se succèdent et la vue de profonds précipices n'incite guère à l'attaque; en outre les pilotes sont très occupés à éviter les nombreuses pierres qui parsèment le parcours. Peu importe les difficultés, quelle beauté s'offre à nous!

Match de polo à Gilgit

match de polo

Gilgit (9 mai 2002)

Ce matin, quand le militaire soulève la barrière à la sortie de Sust, je suis très ému. Nous quittons le dernier village pakistanais et nous nous dirigeons vers la frontière chinoise, là- haut, à 4700 mètres d'altitude, après quelques formalités douanières. Pour parcourir un no man’s land de 80 kilomètres. J’ai l’impression de vivre un rêve sur cette route déserte ; je savoure chaque kilomètre parcouru. Le froid s’installe.


Mais, à 50 kilomètres du but, à 3200 mètres d'altitude, une avalanche se met en travers de notre chemin.

https://maps.google.fr/

https://maps.google.fr/

 

karakoram highway pakistan

L'homme, dans toute sa folie, a cru dompter cette montagne en construisant cette route incroyable, mais la nature est là pour lui apprendre l'humilité. A tout moment, elle lui montre qu’elle est la plus forte et qu’elle n’accepte qu’avec beaucoup de réserve cette longue cicatrice de goudron qui lui a été imposée.


C'est d'ailleurs ce que je ressens depuis plusieurs jours, un sentiment très fort de fragilité face à la puissance de ces montagnes dont certaines culminent à plus de 8000 mètres.

karakoram highway pakistan

J'ai l'impression qu'à tout moment, cet équilibre entre le ruban de goudron et la masse rocheuse peut basculer. Et je crois que le bonheur de parcourir cette extraordinaire région s'en trouve encore grandi.


Avant cette journée inachevée, nous avions, la veille, effectué la plus belle étape depuis le début de mon voyage. Nous sommes rentrés dans une autre dimension avec ces pics qui nous obligeaient à lever très haut la tête alors que nous étions déjà à 2000 mètres d'altitude. J'en avais le souffle coupé, je n'ai pas de mots pour décrire l'émotion qui s'est alors emparée de moi.

Pakistanais match de polo


 

Demain, j'entame le chemin du retour, mais je ne suis pas encore arrivé en France, j'ai en gros 12000 petits kilomètres qui m'attendent de pied ferme! Et je ne sais toujours pas si mon visa iranien me sera accordé quand je serai à Islamabad dans quelques jours; les autorités iraniennes sont tellement imprévisibles. Mais je garde le moral.


Je l'ai peut être déjà dit, mais je crois qu'il est bon d'insister: le Pakistan est un magnifique pays et ses habitants sont courtois, gentils, prévenants, généreux, pacifiques, à mille lieux de ce qu'on nous rabâche sur les ondes. Depuis mon entrée dans ce pays, je suis sous le charme et les Pakistanais nous offrent chaque jour des petits moments de bonheur. Merci!

Jeunes Pakistanais

77ième jour de voyage, 18000 kilomètres au compteur et le plaisir est toujours là. Dans ma tête, cela fait un an que j'ai quitté la France. Si ce n'est pas de la rentabilité, ça, je n'y connais rien!

Rawalpindi (13 mai 2002)

J'ai quitté la zone montagneuse et sa douce fraîcheur et je baigne maintenant et pour un moment encore dans la fournaise pakistanaise. Qu'il est loin le début du voyage avec les poignées chauffantes branchées en permanence et les repas, transi, près du poêle des lokantas turques.


Elles sont hautes, très hautes, ces montagnes pakistanaises, douze dépassent les 7500 mètres et six sont au delà des 8000 mètres mais, ce qui m'a frappé, c'est leur longueur. Imaginez que, peu après Islamabad, on commence à grimper pour se retrouver 800 kilomètres plus loin près de la frontière chinoise. Au début, on pourrait se croire sur les hauteurs de Nice avec une végétation très méditerranéenne, puis c'est la verdure qui s'impose avec de magnifiques cultures en terrasse, une douceur de vivre.

Karakoram highway pakistan

La traversée du Kohistan marque la fin de ces paysages bucoliques, le rocher règne en maître avec ses falaises menaçantes et sa route véritablement "cassée"; puis, après Chilas, le paysage devient plus aéré, moins oppressant avec de grandes vallées et c'est à ce moment là que survient le choc à la vue de ces pics vertigineux. Une grande humilité s'installe en soi face à la puissance de cette masse rocheuse. D'ailleurs, lors de mon retour, je suis arrivé sur les lieux d'un éboulement qui venait juste de se produire; quelques dizaines de blocs rocheux avaient dévalé sur la route empêchant le passage des véhicules....à quatre roues. Vive la moto!

Karakoram Highway

Honda Transalp 600 Karakoram Highway

Ce matin, je me rends un peu tendu au consulat iranien où, après m'avoir fait poireauter une bonne demi-heure, on me demande de repasser après-demain. Rien n'y fait pour tenter de les faire changer d'avis. Le planton semble sensible à mes arguments mais le décisionnaire au bout du téléphone, bien caché derrière son inaccessible bureau est inflexible. Heureusement que les Iraniens ne ressemblent pas à ceux qui représentent le pays, il y aurait du souci à se faire!


Deux jours à tuer le temps dans une ville où il n'y a pas grand-chose à faire et où la chaleur vous limite dans vos initiatives tant elle vous assomme; même la nuit n'apporte pas de répit.
Justement, parlons d'Islamabad. Une ville étonnante qui ne ressemble à aucune autre. Elle est quadrillée de larges avenues bordées d'arbres, de bois, de verdure; on cherche en vain le centre ville. Il y règne un certain calme mais que cette ville est triste, sans vie, avec ses blocs d'immeubles et ses commerces modernes. Le Pakistan est bien loin ici.

Islamabad

Islamabad

Islamabad

Hier, alors que je me rafraîchissais dans un village à l'ombre d'un arbre, j'ai assisté a un scène surprenante. Une Petite Suzuki pick-up ( très populaire ici) sort à pleine vitesse d'un virage, le conducteur saute sur les freins pour éviter le camion arrivant en face, la voiture part en embardée, est déséquilibrée sur une bosse, se couche sur le flanc et termine sa course folle contre un poteau électrique. Que croyez vous qu'il arriva? En une minute, les personnes présentes sur les lieux redressèrent le véhicule.... et le conducteur et son passager reprirent immédiatement la route sans même se donner la peine de vérifier l'étendue des dégâts sur la voiture! Incroyable! Remarquez, cela aurait pu être bien plus grave car, en général, de nombreux passagers sont transportés; j'en ai compté jusqu'à 18 dans ce type de véhicule de 3,20 mètres de long, ce qui n'a rien d'étonnant quand la plupart des minibus Toyota Hiace en contiennent jusqu'à 25!

Quelques heures après, j'ai aperçu des nomades qui marchaient en famille avec leurs ânes et leurs chevaux transportant tous leurs biens; où allaient-ils, de quoi vivent-ils? C'est ce qui me surprend le plus ici, l'existence de modes de vie qui semblent ne pas avoir changé depuis des siècles et, parallèlement, une vie moderne et trépidante. Peut-être est-ce ça, l'équilibre d'un pays?

Enfants Pakistanais

Rawalpindi (15 mai 2002)

En vue de diversifier mon carnet de route et surtout d'augmenter le nombre de ses lecteurs et ainsi séduire les annonceurs publicitaires, j'ai décidé de créer une rubrique culinaire.


Premier numéro: la recette du Touristransitvisa à l'Iranienne.

Note de la rédaction: cette recette nécessite une très longue préparation et n'est destinée qu'à un public averti.


Ingrédients:


- Un motard-voyageur ayant bourlingué en liberté pendant 80 jours environ
- Un passeport
- un tampon
- un stylo
- beaucoup de mauvaise volonté
- une savante utilisation du pouvoir de décider
Vous prenez votre motard, tout frais, et vous le faites doucement mijoter 9 jours.
Après ces 9 jours, vous l'examinez pour le principe et vous rajoutez deux jours de plus (c'est ce qui va lui donner son goût et sa consistance).
Le 11ième jour, vous lui demandez 1800 roupies et vous le laissez "lever" en lui demandant de s'asseoir (!) sans l'informer du temps d'attente (très important, ne jamais informer de ce qui va arriver).
Quatre heures après, vous l'appelez au guichet en lui disant qu'il doit revenir dans trois heures.
Ceci va provoquer une réaction de dépit qui va le rendre plus croustillant encore.
Trois heures plus tard, vous le laissez s'asseoir et vous peaufinez la préparation pendant une demi-heure alors que le consulat se vide pour le week-end à venir.
Quand enfin vous quittez votre bureau, vous lui remettez négligemment son passeport muni de son visa en évitant de sourire et en oubliant (c'est la petite touche finale qui magnifiera votre recette) de lui souhaiter un bon séjour dans votre pays.
C'est prêt. Bon appétit!

C’est avec un énorme émotion que je récupère mon passeport muni de son précieux visa car je n’osais imaginer les conséquences d’un refus.

Pakistanais

J'ai oublié de vous en parler mais, au Pakistan, on roule à gauche....en théorie.


En fait, la réalité est un peu plus complexe. On roule en quinconce, en vrac, sens dessus-dessous et une grande majorité a choisi la voie du milieu, surtout sur les routes étroites, pour "égayer" la vie de celui qui arrive en face.
Je me suis adapté à cette conduite très particulière (on ne m'a pas vraiment laissé le choix!) mais je dois reconnaître que c'est nerveusement très éprouvant, surtout par 40 degrés à l'ombre et que l'on roule sous le soleil.

 

Circulation pakistanaise

 

Alors que je termine mon étape au milieu de la circulation, c'est à dire un savant mélange de piétons suicidaires, de rickchaws fumant et pétaradant, de deux roues arrivant de tous les côtés, de buffles placides (mais encombrants!), de minibus toujours pressés, de camions à l'allure d'escargot et de charrettes encore moins rapides, un superbe bus flambant neuf (rarissime ici) me rattrape tous klaxons hurlant sur une route étroite. Je me dit: " Toi, mon coco, tu vas attendre que l'on arrive en ville dans 10 kilomètres". Et bien, pas du tout, le coco en question décide de me doubler au moment où je m'apprête à dépasser un rickchaw lui même sur le point d'avaler une charrette. Je plonge "prudemment" dans le bas côté (manoeuvre presque routinière ici), la charrette se serre un peu plus, le rickchaw fait ce qu'il peut et le mastodonte, dans un hurlement de klaxons saccadés s'en va.
A partir de là, à distance respectable je tiens à ma santé!), je suis l'engin qui m'offre un véritable festival de haute voltige. C'est prodigieux de dextérité et effrayant à la fois.


Combien de fois mord-il sur le bas côté pour en sortir en dérapage et contre-braquage (manoeuvre plutôt inusitée sur un bus!), combien de fois fonce-t-il, tête baissée sur les véhicules et les piétons qui, comme par enchantement se poussent in extremis à chaque fois. J'imagine la tête des passagers à l'intérieur avec le repas remontant à la surface. J'ai l'impression d'assister à la scène d'un film d'action américain mais, là, c'est la réalité que j'ai sous les yeux et rien n'a été préparé à l'avance. Seul Allah supervisait cette séquence et, ma foi, il ne s'en sort pas trop mal aujourd’hui car le car fou finit par s’arrêter en ville.

Car pakistanais

Cet exemple est le pire auquel j'ai assisté mais il faut avoir les nerfs bien accrochés et les réflexes rapides pour conduire dans ce pays. Je ne suis pas trop mécontent d'en avoir fini avec cette caractéristique car ma prochaine étape, c'est le désert du Balouchistan, 650 kilomètres où il faudra surtout éviter les trous sur la route et les dunes de sable. Ensuite, l'Iran.... et son calme.

Marché de Jacobabad

Je décide de m'octroyer une journée de repos dans cette agréable et tempérée ville de Quetta (cela me change des 45 degrés de Jacobabad hier). Titine ayant été repeinte couleur sable ce matin, elle va avoir droit à une petite vérification avant la suite du voyage.


La tempête de sable qui s'est abattue sur nous a été la plus forte que j'ai jamais connue. Soudain, je me suis retrouvé face à un mur de sable et je n'y voyais pas à un mètre. Obligé de m'arrêter. Terrible! Heureusement, cela n'a duré qu'une dizaine de kilomètres car je me sentais très, très petit à ce moment là.

La présence de la femme est très discrète au Pakistan. Nous sommes dans un pays musulman et cela se voit. Mais, contrairement au pays voisin, l'Iran, je n'ai pas l'impression de principes religieux strictement imposés par les gens à la tête de l'Etat.


Non, je crois plus au poids des traditions, à la pression familiale, au fait aussi que l'on est dans une société très rurale où les mentalités évoluent lentement.


En tout cas, ce ne sont que des impressions fugitives d'un voyageur ne faisant que passer et je n'ai pas vraiment eu le loisir de questionner les intéressées sur ce qu'elles pensaient de leurs conditions de vie de femme!
Mais ce qui m'a frappé, c'est la tristesse que j'ai pu lire sur leur visage, comme une sorte de résignation. Il faut reconnaître que la vie rurale semble difficile et qu'elles travaillent beaucoup dans les champs.

Femmes Pakistanaises dans les champs


J'ai eu du mal à saisir des moments de rire, de complicité, même entre elles. Peut-être est-ce simplement une façon d'être, plus intérieure, mais je n'ai pas ressenti une grande joie de vivre chez la femme pakistanaise.


J'ai appris que le discours officiel de création du Pakistan en 1947 disait: " Vous êtes libres d'aller dans vos temples ou vos mosquées ou tout autre lieu religieux; vous avez le droit d'appartenir à la religion de votre choix".


Paroles sages mais qu'en est-il dans la réalité? Les discussions que j'ai pu avoir avec certains Pakistanais m'ont montré une grande ouverture d'esprit, la croyance religieuse étant pour eux quelque chose de très personnel qu'il fallait respecter. J’espère qu’ils sont représentatifs dans ce pays.


Le contraste entre ces femmes voilées, qui évitent souvent le regard de l'homme étranger et les programmes des télévisions occidentales regardés et montrés dans les hôtels est étonnant; également, le corps de la femme plus que dénudé par rapport aux critères musulmans apparaît souvent sur des affiches publicitaires, dans les magasins.

Le climat tempéré de Quetta me fait de l'oeil pour que je reste un peu. Il ne faut pas me pousser beaucoup d'autant que je fais la connaissance de deux motardes belges, Truy et Iris, arrivées la veille d'Iran au guidon de deux Suzuki 650. La discussion s'oriente rapidement vers nos impressions de voyage, des échanges d'informations, et plus généralement sur une philosophie de vie assez similaire. J'aime beaucoup ces rencontres qui se créent spontanément car nous marchons dans la même direction, ou tout au moins avec le même état d'esprit. Il y a une compréhension mutuelle immédiate et des échanges d'une grande richesse.


Ispahan (23 mai 2002)

Je viens de m'enquiller un marathon de quatre jours et je suis à peine essoufflé! L'entraînement sans doute.

20 mai. Traversée du désert du Balouchistan. 650 kilomètres en 11 heures sous une forte chaleur mais tellement concentré sur mon sujet que j'ai trouvé l'étape (presque) facile.

Balouchistan

21 mai. Passage de la frontière Pakistano-Iranienne en deux heures chrono avec, c'est une habitude, un désintérêt total des douaniers pour mes bagages. Il va falloir que j'envisage sérieusement de transporter de la drogue dans mes sacoches pour financer mes futurs voyages!


Puis une longue route surchauffée jusqu'à Bam où, malgré une vitesse de 100 km/h, le ventilateur de ma moto n'a cessé de fonctionner. Arrivée à l'Akbar Tourist Guest House de Bam (une adresse à retenir, une des meilleures de tout mon voyage) où je retrouve Akbar et sa profonde gentillesse et des voyageurs de tous horizons; les discussions se prolongent tard dans la soirée.

22 mai. Bam-Yazd: 550 kilomètres à l'énergie et une très belle rencontre avec Sylvain, un Suisse; nous avons partagé nos impressions sur le voyage en particulier et la vie en général; très enrichissant

Aujourd'hui, petite étape de 300 kilomètres jusqu'à Ispahan où je vais m'accorder une journée de repos.

En fait, 7 jours pour traverser l'Iran, c'est très court. Heureusement que j'ai une moto exceptionnelle qui survole les obstacles mais ça, vous vous en étiez déjà rendu compte!


J'ai retrouvé avec plaisir l'Iran même si j'ai une pensée toute particulière pour le Pakistan et surtout ses habitants extrêmement attachants.
Le contraste entre les deux pays est saisissant. Je retrouve ici une "pauvreté" de vie. Je ne veux pas dire par là que les Iraniens sont moins riches que leurs voisins. C'est comme si des décennies de totalitarisme, d'absence de liberté, de guerre avaient anesthésié ce peuple. J'ai parfois le sentiment que les Iraniens ont fini par baisser les bras, découragés par cette vie plombée par un pouvoir religieux autoritaire.

Je n'y trouve pas cette étincelle de vie que l'on perçoit au quotidien au Pakistan.
Il y a comme une sorte de " à quoi bon" alors que le sentiment profond que rien ne va changer dans le pays est omniprésent.
Tous les jeunes avec lesquels j'ai parlé répètent la même chose: "Il n'y a pas de futur chez nous". Je réalise l'énorme chance que j'ai d'être né dans un pays de liberté d'expression, d'aller et venir, dans lequel j'ai suffisamment d'argent pour vivre bien.
Ce doit être une impression terrible de vivre ainsi en ayant perdu toutes ses illusions. J'espère que, malgré tout, cette nombreuse jeunesse arrivera peu à peu à faire bouger les choses et que ce pays aura la chance de s'ouvrir à l'extérieur.

Ispahan (24 mai 2002)

Ispahan

Hier, j'ai fait la rencontre de deux jeunes français qui ont décidé de rentrer au pays au guidon de deux 125 Minsk (motos fabriquées en Biélorussie) après leurs deux ans de coopération au Vietnam . Pour les non initiés, c'est, dans la production motocycliste, ce qui peut se faire de pire au niveau qualité de fabrication, fiabilité et robustesse. Pour vous situer, c'est un peu comme si je décidais de traverser l'Afrique du nord au sud au volant d'une Paykan.


Avec un enthousiasme extraordinaire, ils ont plus porté leurs motos qu'elles ne les ont emmenés sur les routes asiatiques. Une des deux motos a carrément laissé son moteur sur la route lors du passage d'un rond point! Ce sont deux véritables épaves que je viens d’apercevoir garées près de ma moto. Et comme ils n'aiment pas la simplicité, ils sont partis sans carnet de passage en douane, le passeport de la moto indispensable dans ces pays, ce qui leur a occasionné de très longues négociations avec les autorités douanières.
Chapeau bas, Axel et Mathieu. Vous êtes maintenant armés pour affronter n'importe quel autre périple et la vie en général.

Ispahan

Orumiyeh (26 mai 2002)

Il est temps que je quitte le territoire iranien. Aujourd'hui, entre Hamadan et Orumiyeh, j'ai traité de tous les noms d'oiseaux certains automobilistes irrespectueux (le mot est faible) et les plus privilégiés ont même eu droit à des gestes classés X!
Heureusement qu'en Iran, les routes sont larges, droites et que la densité de circulation est moindre que chez les Pakistanais car, grosso modo, on retrouve le même comportement suicidaire.


Je pense d'ailleurs que l'étude des automobilistes de cette région pourrait être un sujet de thèse intéressant pour des étudiants en sociologie. Je propose quelques pistes de recherche à certains d'entre eux tombés par erreur sur mon site. A moins que justement ils ne soient arrivés ici car ils étudient les motivations qui poussent un motard à partir dans des contrées si lointaines.


A ce sujet, je leur conseille la lecture de " L'usage du monde" de Nicolas Bouvier; il explique ça bien mieux que moi et avec grand talent. Il écrit notamment "à mon retour, il s'est trouvé beaucoup de gens qui n'étaient pas partis pour me dire qu'avec un peu de fantaisie et de concentration, ils voyageaient aussi bien sans lever le cul de leur chaise. Je les crois volontiers. Ce sont des forts. Pas moi. J'ai trop besoin de cet apport concret qu'est le déplacement dans l'espace. Heureusement d'ailleurs que le monde s'étend pour les faibles et les supporte, et quand le monde, comme certains soirs sur la route de Macédoine, c'est la lune à main gauche, les flots argentés de la Morava à main droite, et la perspective d'aller chercher derrière l'horizon un village où vivre les trois prochaines semaines, je suis bien aise de ne pouvoir m'en passer".


Pour en revenir à nos moutons (mais non, je ne suis pas bavard!), j'ai en tête quatre raisons:
- ils s'en remettent à Allah, seul habilité à décider de la vie et de la mort et adoptent une conduite irresponsable.
- les seuils de danger et de douleur sont repoussés dans l'inconscient collectif par rapport aux sociétés occidentales.
- frustration d'une vie quotidienne étouffée par le pouvoir en place et besoin de compenser.
- ils se vengent d'être obligés de conduire une Paykan en essayant d'en détruire le plus possible!
Avant cette ultime étape iranienne (la frontière turque est à quelques dizaines de kilomètres), j'ai revu hier mon ami d'Hamadan. Il était avec deux de ses copains. Désoeuvrés, ils se sont partagés un joint en attendant que la journée passe. Très triste.
Je sais que chez nous aussi il y a une jeunesse qui s'ennuie et se drogue mais, ici, le sentiment si fort qu'il n'y a pas moyen de s'en sortir est terrible.

Mon visa expirant demain et n'ayant aucune envie (vraiment aucune!) de rendre visite aux fonctionnaires iraniens, je vais passer la frontière turque demain. Là, je vais ralentir la cadence car, ces derniers jours, le rythme a été un peu rapide.

 


SalinUrfa (28 mai 2002)

 

Salin Urfa

J'avais oublié à quel point régnait une grande douceur de vivre dans ce pays où les habitants ont en eux une grande gentillesse teintée de discrétion.


Ici, les femmes sont femmes, pas des masses informes cachées derrière de sombres tissus. Il y a deux catégories: celles qui s'habillent à l'européenne et les traditionnelles mais l'important est qu'elles font elles mêmes le choix; ce ne sont pas quelques hommes à la tête d'un Etat qui s'arrogent le droit d'imposer un code vestimentaire aux femmes du pays.
Plus on reste dans un pays et plus on se sent concerné par les injustices, les abus, la dictature d'Etat et je commençais à ne plus supporter cette politique qui restreint tellement la liberté des individus en Iran.


Je respire un peu mieux en Turquie. Quoique. La traversée du pays Kurde a été l'occasion de remarquer les nombreux blindés de l'armée garés au bord de la route, le canon pointé vers la montagne. Je n'en avais pas vu autant à l'aller, ils devaient être camouflés sous l'épais manteau neigeux du moment....
Connaissant le goût prononcé des autorités turques pour le dialogue, il ne doit pas être tous les jours facile être kurde dans la région.


Et pourtant, que de merveilleuses rencontres avec ce peuple, comme avec les Pakistanais, les Iraniens, les Turcs. En fait, je réalise au cours de mes voyages que l'immense majorité des terriens aspire à une vie paisible, en harmonie avec leur prochain. Quelques uns, assoiffés de pouvoir, tentent d'imposer leur conception des choses. Dans le meilleur des cas, en démocratie, le peuple est là pour surveiller leurs agissements mais dans ces pays autoritaires, ils s'arrogent le pouvoir de nuire à leurs concitoyens, d'édicter des textes restreignant les libertés et de déclarer des guerres dont le peuple n'a rien à faire.
En Iran comme en Libye il y a quatre ans, j'ai été profondément choqué par cette vie "misérable" subie par des millions de personnes.


A SalinUrfa, je retrouve avec plaisir l'atmosphère très syrienne de cette ville. Est-ce la proximité de la frontière, mais je trouve que le bazar fait plus souk si vous voyez ce que je veux dire.


Hier, le passage de la frontière d'Essendère a toujours été aussi folklorique; tout d'abord, un no man's land de 8 mètres carrés dans lequel je me suis vu enfermé avec ma moto après avoir quitté l'Iran en attendant que ces messieurs du pays voisin daignent venir m'ouvrir, ensuite les fonctionnaires interrompant à regret leur repas du matin pour remplir quelques documents et enfin le petit garçon d'un douanier chargé d'ouvrir les grilles une fois les formalités accomplies!


J'ai retrouvé une montagne superbe dans ses couleurs printanières, avec de multiples tons de vert. Ce fut un véritable plaisir d'enchaîner les virages dans ce paysage, un oeil sur la route, un autre admirant qui le torrent, qui le village ocre sous le soleil levant, qui le lac avec en fond un pic enneigé. Et plus besoin d'attendre le pire du véhicule arrivant en face; ici, on roule (enfin!) normalement et mon coeur a retrouvé un rythme cardiaque plus raisonnable!

Lac de Van

Göreme (31 mai 2002)

Il fait nettement moins froid qu'au mois de mars et c'est avec grand plaisir que je monte ma tente pour deux jours de repos minimum dans cette région. Avant, je suis monté à Nemrut Dag. Il y a plus de 2000 ans, un roi a décidé de se faire enterrer tout en haut d'une montagne, à 2150 mètres d'altitude, pour se rapprocher des Dieux. Les rois ont de drôles d'idées, comme les hommes d'ailleurs, mais eux ont souvent les moyens de les réaliser. Cinq statues représentant des divinités sont posées là haut; il ne reste plus que les têtes et cela leur donne un côté émouvant alors qu'elles semblent contempler pour l'éternité le soleil se coucher chaque soir.

Nemrut Dag


J'ai passé un long moment en leur compagnie dans le silence de la montagne....jusqu'à l'arrivée de paquets de touristes piaillant à qui mieux-mieux. J'ai préféré battre en retraite. Un peu plus bas, sur le parking, j'ai rencontré un groupe de motards français en BMW arrivés ....en minibus, sauf l'un d'entre eux plus courageux que les autres.


Il faut dire que les 10 derniers kilomètres grimpent rudement et que la route pavée devient rapidement un champ de pavés sur lequel on est bien secoué. J'y serais monté en Ducati, sur que je perdais la moitié de la boulonnerie (petit message destiné à Eric !).

Route turque


Puis une douce soirée dans un petit camping qu'on appellerait "à la ferme" chez nous où trois vaches broutent autour de la tente et où la vie s'écoule paisiblement. J'ai eu du mal à en sortir de cette très belle région et je me suis perdu pendant trois heures sur des petites routes qui se transformèrent en pistes. Mais l'endroit donne vraiment envie de s'y poser pour quelques jours.
Je vais parler de Titine avant qu'elle ne fasse sa crise de jalousie: hier, nous avons fêté, d'abord ses 150 000 kilomètres, puis quelques heures après les 25000 kilomètres du voyage. Elle mériterait un nettoyage en règle mais semble capable de me ramener à la maison. Je croise les doigts.


Tarbes (17 juin 2002).

Je suis arrivé au bout de ce très beau voyage.


J'ai encore la tête remplie d'images, de rencontres, de peurs, d'émotions.


Il va me falloir encore un peu de temps pour reprendre le rythme d'une vie plus routinière mais, après avoir vécu ces quatre mois extraordinaires, j'ai le moral au zénith.

Tête de fourche de la Transalp


Titine se porte bien après ces 29000 kilomètres de voyage et elle m'a glissé à l'oreille qu'elle ne serait pas contre une prochaine petite virée pour ne pas perdre la main.

FIN