Sortie de mon premier roman : L’araignée et les volets de bois

France-Pakistan - Ankara

Ankara (28 février 2002)

Lever aux aurores (une habitude depuis le départ), chargement méthodique de ma Transalp et une petite heure de route m’amène à Ankara. Petit problème : Ankara est une grande ville et un consulat, tout iranien qu’il soit, c’est très discret. Et je me sens perdu dans les grandes artères embouteillées. Heureusement, un motard Turc vient à ma rescousse et me guide jusqu’à destination. Il me suffit de suivre le panache de fumée qui s’échappe des deux pots de sa vieille Jawa 350.


Le fonctionnaire Iranien me demande si je désire un visa de tourisme ou un visa de transit. Mon cerveau se met alors à fonctionner à plein régime : « si je demande un visa de tourisme qui m’a été refusé il y a un peu plus d’une semaine, ne vais-je pas donner le bâton pour me faire battre ? ».

La peur de me voir interdire l’entrée en Iran est la plus forte ; j’opte pour un visa de transit de 7 jours. Mon interlocuteur exige malgré tout une lettre de recommandation de l’ambassade de France. Très simple, il suffit de se rendre dans ce petit coin de France… enfin, il faut le trouver d’abord. Heureusement, adepte de la chasse aux trésors, je finis par rencontrer une fonctionnaire Bretonne qui s’occupe de moi avec beaucoup de gentillesse.


Plus étonnant, elle me met en garde contre les risques existant en Turquie : entre les tremblements de terre, les quatre régions dangereuses du Kurdistan, et la circulation, j’ai le sentiment qu’il va me falloir beaucoup de chance pour survivre dans ce pays !


Nouveau passage au consulat iranien : après avoir rempli des kilomètres de papiers, le fonctionnaire peu loquace me dit de revenir à 16 heures… après avoir déposé 30 dollars dans une banque iranienne. Un nouveau parcours du combattant m’attend pour trouver l’établissement bancaire.


Enfin, mon reçu en poche, alors que je sors du bâtiment et me dirige vers ma moto, une jeune femme française se précipite sur moi. Elle a repéré ma moto sur le trottoir et, ensemble, nous attendons son mari Turc qui arrive quelques minutes après… au guidon d’une Honda Transalp ! Ni une, ni deux, ils m’invitent au resto manger de délicieux raviolis turcs. Ensuite, je les accompagne chez le concessionnaire où ils vont chercher la moto de Virginie, une petite 125 Kunani, fabriquée en Turquie. Prix promotionnel : 2 milliards de livres !!


Peu après, je les quitte et rejoint le consulat iranien en croisant les doigts.


Quel bonheur quand on me remet mon passeport décoré d’un nouveau tampon. Je saute comme un cabri en quittant le consulat. Je n’ai droit qu’à 7 jours de séjour mais j’ai entendu dire que l’on peut demander des prolongations une fois dans le pays. C’est le moral gonflé à bloc que je rejoins l’appartement de Virginie et Médar qui m’ont invité chez eux.

A peine arrivé, nous partons assister à un concert d’un groupe Tzigane, « Les yeux noirs ». Un spectacle exceptionnel de virtuosité et d’énergie. Les deux frères violonistes, accompagnés par un violoncelliste, un accordéoniste et deux guitaristes nous offrent un véritable festival.


Je suis dans un état second ; cela fait une semaine seulement que je suis parti et j’ai déjà parcouru près de 3000 kilomètres, passé trois frontières, pour me retrouver dans ce magnifique théâtre sous le charme de cette musique.
La soirée se termine très tard dans la nuit chez mes nouveaux amis. Médar m’explique que la moto est un phénomène nouveau en Turquie ; les motards communiquent beaucoup par internet, créent des clubs, organisent des virées, ont soif de voyages. Lui rêve d’aller à Katmandou, comme moi mais les quelques difficultés administratives que je viens de rencontrer ne sont rien à côté de ce qui attend le motard Turc.

Cappadoce

Alors que la nuit pousse doucement le soleil vers la sortie, les premières cheminées de pierre de la Cappadoce m’apparaissent, un brin irréelles dans cette lumière entre chien et loup. Le froid gagne mon corps mais je suis confiant pour trouver un endroit où dormir. J’ai l’espoir, à défaut d’y croire vraiment, de retrouver mon copain gardien de camping, rencontré il y a quatre ans. Il m’avait offert de partager son repas quand dans ma vie il faisait froid (air connu) et j’avais passé deux chaleureuses soirées à jouer aux cartes en écoutant la radio avec lui.


Hélas, son camping est fermé et j’opte pour le seul ouvert où je n’ai pas de mal à trouver une place. Je suis seul….
La nuit est mouvementée. A deux heures du matin, je me réveille frigorifié, recroquevillé dans mon duvet et je termine ma nuit après avoir enfilé les chaussettes, le pantalon de survêtement, le pull-over et le bonnet ! Quel froid !

Cappadoce

Cappadoce

Du coup, je décide d’aller chercher un peu de chaleur dans la région d’Alanya. Une longue étape montagneuse, sinueuse qui s’achève sur une route côtière magnifique et dans un camping en bord de mer. Juste avant, la visite d’une pension déserte et en travaux m’a fait rebrousser chemin.

Je préfère cent fois plus le confort spartiate de ma petite tente que cet endroit lugubre dans la banlieue d’Alanya. D’autant que depuis 14 ans qu’il m’accompagne, ce petit bout de toile a fini par avoir une âme. Il a connu l’impressionnante nuit sur le plateau du Fadnoun en Algérie; le petit coin de paradis entre deux dunes de sable où un chacal avait laissé ses traces durant la nuit ; le désert blanc, aussi, où la lune, reflétant ses rayons sur les rochers calcaires, éclairait comme en plein jour ; le petit camping dans l’Atlas marocain, sous les orangers, où il suffisait de lever le bras pour déjeuner le matin. Une histoire commune, même épisodique, cela crée des liens.

Turquie Transalp


Soirée remplie de vague à l’âme à regarder le soleil se coucher, à contempler ma carte sans arriver à me décider sur la suite de mon itinéraire. En fait, au fond de moi, j’ai peur de l’inconnu qui m’attend plus à l’est de la Turquie, de cette région Kurde dont l’ambassade m’a mis en garde. Et personne avec qui en parler. Pas toujours facile, la solitude….


Alors, en attendant un déclic dans ma tête, je reviens sur mes pas, direction mon camping de Göreme. Au total, cela fait 1400 kilomètres à tourner en rond. Un peu excessif, j’en conviens mais je me dis que c’est pour mieux préparer mes étapes futures. Le temps de chasser le doute qui s’empare de moi sur ma capacité à poursuivre seul ce voyage.


Après une journée de farniente parsemée d’une ballade reconstituante et de délicieuses pizzas turques ainsi que d’une longue conversation avec Mehmet, un marchand de tapis parlant très bien le français, je me sens plus disposé à continuer ma longue route.