CHAPITRE 3: LES VOYAGES

Maintenant que notre moto était équipée, il convenait de la faire rouler . La Grèce nous sembla être une destination sympathique et nous partîmes un mois, via l’ex Yougoslavie.
Honda 500 VTe le départ

Ce fut un beau voyage : nous avons longé la superbe côte adriatique, visité Dubrovnik, frôlé l’Albanie, pays alors interdit aux étrangers ( !) ; les nombreux panneaux installés en bordure de la route n’incitaient pas à s’arrêter pour une pause pique-nique. J’ai également le souvenir d’un fjord que nous nous ne pensions pas trouver dans cette région de l’Europe. Nous avons quitté ce pays contrasté par le lacs d’Ohrid sur les bords duquel les habitantes faisaient sécher leurs pâtes !
 
 
Yougoslavie

Yougoslavie
Honda 500 VTE
Il y eut ensuite la découverte de la Grèce et, en premier lieu, de ses routes très glissantes, car il était incorporé de la poussière de marbre dans le revêtement pour éviter qu’il ne fonde par forte chaleur. Ce qui nous a permis de nous en faire une, de chaleur, alors que nous nous tirions la bourre avec un couple anglais en Kawasaki 650 , avec lequel nous avions fait du camping sauvage pour notre dernière nuit en Yougoslavie. Nous nous étions cachés, loin de la route, car c’était strictement interdit, et la police locale avait très mauvaise réputation.

Camping sauvage en Yougoslavie
Yougoslaves
 
 
 

Les monastères des Météores, perchés en haut de pitons rocheux, nous enthousiasmèrent. La région du Péloponnèse se révéla être un petit paradis pour motards : routes sinueuses, à cheval entre mer et montagne, flore abondante, maisons blanchies à la chaux, sites historiques exceptionnels. En 1984, la Grèce, surtout dans cette région, avait un mode de vie très traditionnel et le dépaysement fut total.
 
 
Météores
Piste dans le Péloponnèse
Péloponnèse
BMW monocylindre à Ermioni
Ermioni
Nous croiserons une voiture exceptionnelle dans les environs de Delphes, une Voisin, avec deux passagers Suisses à son bord.
Voisin dans le Péloponnèse
Puis ce fut la remontée rapide vers la France avec, au menu, la traversée de la Yougoslavie par la nationale Belgrade- Zagreb, route réputée être la plus dangereuse d’Europe à l’époque. Les 1000 kilomètres parcourus furent à la hauteur de nos craintes. Des nuées de camions plus pourris les uns que les autres, qu’il fallait doubler par paquet de dix sur une route étroite. Le V-twin fut mis à rude épreuve car il était plus que risqué de s’éterniser sur la voie de gauche. Certains routiers, semblaient épuisés au volant et nous n’en menions pas large. De nombreuses carcasses de véhicules divers nous rappelaient, si besoin était, qu’il n’était pas prudent de nous attarder sur cet axe routier.

Un arrêt dans un motel sera l’occasion de faire dormir notre moto au pied de notre lit ( !), après avoir constaté l’état lamentable de la chambre ; ce n’était pas notre moto, même mouillée, qui allait salir plus qu’elle n’était la moquette de la chambre !

Un arrêt dans un restaurant d’Etat nous apprit beaucoup sur la motivation des gens qui y travaillaient. Seuls clients, nous avons attendu ¾ d’heure notre côtelette-frites alors que nous avions cinq personnes à notre disposition. Elles regardaient avec un ennui non dissimulé, la télévision qui proposait un documentaire soporifique sur la vie des animaux. J'ai un souvenir précis de la serveuse car, avant de nous apporter nos assiettes, elle se dirigea vers une fenêtre, enleva sa chaussure et écrasa un énorme hanneton dont le sang gicla sur les rideaux déjà peu reluisants !

L’arrivée en Italie fut vécue comme un soulagement et nous décidâmes d’un court arrêt à Venise pour conclure en beauté notre voyage.

Huit mille kilomètres parcourus sans l’ombre d’un problème ; à priori, notre VTE se révélait être à la hauteur du petit mono increvable qui avait contribué à notre bonheur motocycliste.

Tous les voyageurs le savent . Dès que l’on est rentré, après quelques semaines à raconter son périple, la prochaine virée se met doucement en route dans sa tête.

Et, cette fois ci, c’est du sérieux qui nous attendait, car, faisant fi de toutes les objections qu’un cerveau raisonnable ne manquerait pas de nous avancer, il fut décidé, …..heu, j’ai décidé plutôt, car c’était un grand rêve, de rallier Tamanrasset l’année suivante.


La moto fut préparée avec un soin extrême : installation de soufflets de fourche, pose d’un vieux pneu de tracteur découpé sous le moteur pour protéger le filtre à huile, entrée du filtre à air protégé par un bas et ….. c’est tout !
Honda 500 VTE

A cœur vaillant, rien d’impossible, dit-on.

C’est ainsi que nous partîmes, l’esprit léger, en ce début de septembre 1985.

Port de Marseille
Le ferry Marseille-Tunis puis nos premiers tours de roues sur le sol tunisien, le camping de Tozeur, dans la palmeraie avec Mabrouk, son sympathique gardien.
Palmeraie de Tozeur

Puis une petit incursion sur la piste en allant visiter les oasis de montagne. La confiance grandissait, tout se déroulait à merveille.

La tension monta d’un cran en entrant en Algérie. Certaines personnes, qui y avaient vécu avant la guerre et l’indépendance, ne nous avaient guère rassurés en nous parlant de ce pays.
Les formalités douanières interminables sous la chaleur et dans une ambiance tendue ne contribuaient pas à nous détendre.

Pourtant.
 
Dès la frontière franchie, nous nous sommes arrêtés dans l’agence d’assurance d’Etat, car la carte verte n’était pas valable en Algérie. L’homme qui nous reçut fut gentil, prévenant, s’inquiéta de notre destination et de notre hébergement à la fin de la journée. Il écrivit quelques mots en arabe sur un bout de papier en nous disant que, 100 kms plus loin, nous pourrions nous arrêter dans sa maison. Il ne pouvait pas nous accompagner car il était bloqué pour la semaine par son travail. Deux heures plus tard, nous nous arrêtions dans un village, et nous faisions la rencontre de son épouse , avec leur bébé, de son frère, de sa mère etc….

L’accueil fut extraordinaire et nous avons été hébergés chez cette famille qui nous reçut comme des amis proches. Vingt trois ans après, j’ai encore le souvenir ému de cette porte qui s’ouvrit et dissipa toutes nos craintes, de la cour intérieure dans laquelle nous avons mangé le couscous, le soir, dans une ambiance de fête, de la dune que nous avons gravie, alors que la nuit était bien avancée et au sommet de laquelle nous avons bu le thé, les yeux dans les étoiles.

Cela faisait moins de vingt quatre heures que nous rentrions en Algérie. Nous l’aimions déjà.
 
Algérie Région d'El OUed

Bien plus que le Maroc et la Tunisie, ce pays nous impressionna par ses immensités, la rareté de sa circulation …et de ses cafés, qui devenaient des haltes obligatoires pour se désaltérer et récupérer des fatigues.

Ce voyage prenait une toute autre dimension et nous ressentions fortement un sentiment de vulnérabilité, de fragilité de nos étapes. L’impression de vivre quelque chose d’exceptionnel.


Café alégrien
Café algérien

Touggourt, Ouargla, Ghardaïa. Avant le départ, ces noms de ville étaient synonyme de dépaysement ; la réalité étaità  la hauteur de nos espérances. Une route, longue ligne droite sans fin, bordée de sable et de cailloux, le soleil omniprésent, l’air sec, nous eûmes le sentiment unique de nous imprégner de ce pays. Chaque nouvelle étape était un cadeau du ciel. Notre moto fonctionnait impeccablement, dans un grand confort. Une selle accueillante, l’absence de vibrations, un moteur onctueux, tout cela nous permettait de rouler beaucoup, tous les jours, sans trop de fatigue.
 
Honda 500 VTE Algérie
 
Notre moto devenait encore plus importante et nous la bénissions chaque jour de sa bonne volonté, de son moteur imperturbable qui ne chauffait pas, de son confort.

Les rencontres chaleureuses avec les habitants se multiplièrent et nous arrivâmes ainsi au camping d’El Goléa.

Plusieurs motos étaient présentes, et c’est avec joie que nous fîmes la rencontre d’un groupe de motards Français et Suisses, eux aussi en partance pour Tamanrasset.

Nous les verrons partir le lendemain sans avoir le courage de les suivre. La fatigue accumulée ne nous le permettait pas . J’inspectai minutieusement la moto : une attache du porte bagages donnait des signes de fatigue et je l’amenai au soudeur du coin qui renforça la pièce avec le sourire et, alors que je lui demandais le prix, me répondit que je pouvais lui donner ce que je voulais !
« Tu comprends, tu es mon premier client de la journée et, chez nous, cela annonce une bonne journée ».

Le dépaysement continua avec notre premier chameau-frites dans le petit restaurant situé près du camping.

Le soir, nous faisions la rencontre d’un des deux propriétaires du camping. Il nous parla de la vie en Algérie, de ces terres sur lesquelles il était si dur de faire pousser les légumes. Avec beaucoup de délicatesse, il aborda le sujet sur nos étapes futures. Il nous fit comprendre que notre chargement était excessif et que les conditions de route allaient devenir très difficiles.
La sagesse de notre interlocuteur nous amena à revoir nos plans. Les deux sacoches, la lourde tente et divers objets pas si indispensables que nous le pensions, restèrent au camping, le lendemain, quand nous prîmes la direction du sud.

Le jour n’était pas encore là. L’inquiétude était palpable. Très vite, la route devint une véritable champ de mines. Durant 400 kilomètres, nous alternâmes les slaloms entre les trous, les freinages d’urgence quand la route avait soudainement disparu et les rares moments de bitume en bon état.
 
El Goléa In Salah
 
J’eus une pensée pour Fenouil, l’actuel organisateur du rallye des Pharaons qui, sept ans auparavant, avait effectué dans la journée l’étape Alger- Tamanrasset au guidon d’une Yamaha 1100 XS juste après la construction de cette transaharienne.
 
Tamanrasset Alger par Fenouil
Tamanrasset Alger par Fenouil
 
La chaleur s’installa et nous arrivâmes à In Salah, dans un état de fatigue avancé.
 
In Salah
Je me souviens d’une rencontre avec Franck, un gars du nord-est si ma mémoire ne me fait pas défaut. Il avait une superbe moto, une Barigo, dont les débattements de suspension étaient impressionnants.

La nuit au camping fut un calvaire, car la chaleur ne se dissipait pas. In Salah était réputée pour ses températures record et nous avons pu constater que ce n’était pas une légende. De plus, l’eau saumâtre finissait de nous dessécher la gorge.

Les informations que nous avions sur l’état des routes n’étaient pas très bonnes, mais il me paraissait inconcevable de rebrousser chemin.

Inch Allah !

Un nouveau départ à l’aube pour profiter d’un semblant de fraîcheur. Toujours cette route défoncée, usante pour les nerfs. Parfois, nous étions obligés d’emprunter une déviation et les performances de notre monture se révélaient très limitées, ce qui ne laissait rien augurer de bon pour la suite !


Franck nous rattrapa au guidon de son bolide, soulevant une traînée de poussière derrière lui. J’aurais bien fait échange de nos montures à ce moment là.
 
Barigo

Pourtant, un Algérien, en examinant le pneu de tracteur fixé sous le moteur, m’avait fait la remarque que nous avions une moto à trois roues. Il faut croire que cela ne suffisait pas à la transformer en moto tout terrain !

Soudain, ce fut magique. Alors que nous rentrions dans les majestueuses gorges d’Arak, la route devint lisse comme la peau d’un bébé. Le bonheur !

Notre joie fut de courte durée car, à Arak, la route était fermée.

Et Arak, c’était en tout et pour tout un camping-restaurant et une station d’essence .
 
Arak

Un couscous rustique (sans viande), largement compensé par la gentillesse du restaurateur, tenta de requinquer les deux voyageurs avant l’étape du lendemain qui s’annonçait rude.

Nous ne fûmes pas déçus.

Au menu, piste caillouteuse, tôle ondulée, sable, chaleur très forte.

Piste Arak-In Ekker

Et, à la fin de la journée, une constatation s’imposait : notre moto n’était vraiment pas faite pour la piste ! Les 14 heures nécessaires pour parcourir un peu plus de 200 kms en étaient la preuve flagrante. Et l’état de notre Honda à notre arrivée à In Ekker illustraient avec clarté son aversion pour ce type de terrain.

La vision du panneau « Tamanrasset » fut vécue comme un grand soulagement, à condition toutefois d’éviter de penser que les mêmes conditions de route nous attendaient au retour!

Une halte salvatrice s’imposait dans le camping municipal et fut l’occasion de constater que l’accessibilité mécanique n’était pas son point fort. J’en vins à regretter mon petit mono, surtout quand une des deux bougies du cylindre arrière décida de tomber au fond du puits de bougie au moment où je la retirais pour vérification. Deux heures d’efforts conjugués à quelques jurons bien sentis plus tard, j’arrivai enfin à me saisir de la coupable avec l’aide d’un bout de fil de fer.

L’ermitage du père de Foucauld, situé dans les montagnes du Hoggar, à 80 kilomètres de là, nous tendait les mains. L’envie était trop forte et il fut décidé, en toute inconscience, de vérifier une nouvelle fois si la piste et notre moto, cela faisait vraiment deux. Nous en eûmes la confirmation, mais le bonheur d’un lever de soleil dans ce lieu mythique nous fit aisément oublier les difficultés rencontrées.
 
Hoggar

Piste du Hoggar

Piste du Hoggar
Piste du Hoggar
Montagnes du Hoggar
Bon, il ne nous restait plus qu’à faire demi-tour et à rentrer, ce qui fut fait dare-dare car le temps commençait à manquer.

Au retour, j’étais admiratif devant cette moto qui avait subi les pires outrages sans jamais faiblir, qui s’était révélée une routière confortable.