Sortie de mon premier roman : L’araignée et les volets de bois

Huitième partie: Honda CB 500 X, ma petite Africa Twin - Pour Anthony

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Il s'appelle Anthony. Je ne le connais pas.

 

Il est inspecteur du travail dans un département lointain du mien.

 

Je connais son travail, l'ampleur des tâches qui sont les siennes, les difficultés qu'il rencontre au quotidien pour parvenir à faire respecter la réglementation du travail.

 

Alors que la France rentrait dans une période de crise exceptionnelle, il a, comme beaucoup de ses collègues, poursuivi ses contrôles afin de garantir la sécurité et la santé des salariés. Et demandé à une entreprise de se conformer à ses obligations.

 

Pour cette action, il s'est vu notifier la suspension immédiate de ses fonctions « dans l’intérêt du service », à titre conservatoire, dans l’attente de la mise en œuvre d’une possible sanction disciplinaire.

 

Ce mardi 16 juin 2020, la petite virée à moto que j'entame a un goût particulier, celui d'une journée de grève en solidarité avec un collègue qui, à la place du soutien qu'il aurait pu attendre de ses supérieurs, a reçu un coup de couteau dans le dos de leur part.

 

Je quitte les faubourgs de Pau avec une forte pensée pour lui. Je grimpe sur les coteaux de Jurançon déserts. Je me dirige vers mes montagnes survolées par quelques nuages menaçants.

 

Sur la route qui me mène jusqu'à Laruns, j'enchaîne les courbes avec des trajectoires tracées au cordeau. Comme c'est souvent le cas chez moi, je laisse mon corps monter doucement en température avant de lui  imposer un rythme plus soutenu. J'aime cette progressivité dans l'intensité du pilotage.

 

Quand la pente devient plus rude, je commence à solliciter ma poignée de gaz. Peu de circulation, la voie est libre pour laisser libre cours à mes mises sur l'angle volontaires. Le bicylindre manifeste sa joie avec son grondement grave lorsque je remets les gaz à la sortie des virages les plus serrés. L'humidité s'invite, puis le brouillard m'enveloppe soudainement peu avant Gourette. Je rends la main, la visibilité devient problématique. Je pense à Anthony qui vit dans ce brouillard permanent depuis plus de deux mois.

Entre Aubisque et Soulor, sur cette route glissante, je revis en accéléré la transformation de la "maison". Une hiérarchie de plus en plus nombreuse avec ses instructions, ses actions prioritaires, ses chiffres, ses statistiques et, sur le terrain, dans les entreprises, des hommes et des femmes avec leur persévérance pour faire avancer le droit. J'ai un frisson devant ce combat inégal qui semble s'être engagé depuis quelques années.

Je m'arrête de temps en temps pour quelques photos (elles sont pour toi, Anthony, comme un modeste soutien).

 

 

Dans la descente du col du Soulor, la route s'assèche et je laisse ma moto virevolter d'un virage à l'autre avec son agilité coutumière. Les rares véhicules sont avalés d'une légère impulsion sur la poignée de gaz; je les oublie instantanément, le regard déjà porté vers la courbe qui suit. 

Je rejoins les gorges de Luz et longe le Gave de Pau étrangement calme.

 

Puis, c'est la montée du célèbre col du Tourmalet. Je pénètre de nouveau dans le brouillard. La température chute et je mets mes poignées chauffantes en marche. La visibilité est faible et je termine l'ascension paisiblement. Je bascule sur l'autre versant et laisse la moto prendre de la vitesse dans la pente. La route est boueuse et incite à la prudence. 

Je songe à ses nombreuses et belles années où je me suis senti porté par la légitimité de mon travail et le soutien de toute une équipe au sens large. Je songe à ce temps où l'on pouvait sanctionner un ancien ministre sans déclencher les foudres de la hiérarchie, ni les siennes, parce que c'était juste et conforme au droit.

Je réalise que ce monde est derrière nous et j'ai un goût amer dans la bouche devant cette administration qui fait le contraire de ce qu'elle annonce.

 

La montagne était belle mais elle était enveloppée d'un voile de tristesse aujourd'hui.